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Immersion dans la culture

Suzanne Beaumont
Institut collégial Vincent Massey, Winnipeg
Membre de l'Association canadienne des professeurs d'immersion

2010-11-29

À une époque où la société est en perpétuelle mutation, il est très difficile de définir une notion aussi ambiguë que celle de la culture. Pourtant, elle occupe une place importante en milieu scolaire et fait partie intégrante de l'enseignement. L'école doit d'abord dispenser une éducation de qualité qui permettra à l'élève de s'épanouir en tant qu'apprenant autonome à vie. De même, les notions de culture et de communauté, voire de langue, sont au cœur même de l'apprentissage du français langue seconde et ne peuvent pas en être dissociées. En effet, il est aussi très difficile de séparer la dimension langagière de la facette culturelle puisque la langue détient une valeur sociale comprenant les valeurs et les pratiques collectives. Ainsi, l'école, et donc l'enseignant, doit fournir à l'élève les occasions d'apprentissage qui favoriseront son cheminement culturel et qui l'aideront à construire son identité personnelle et linguistique. Le rôle de l'enseignant en milieu minoritaire est de favoriser une ouverture sur la francophonie et sa diversité culturelle auprès des élèves d'immersion. Sinon, qui le fera?

Toutefois, il est difficile d'être francophone quand toutes les influences sont majoritairement en anglais. Les jeunes en immersion baignent dans une culture populaire anglophone et américaine. Du matin au soir, ils sont bombardés de messages culturels dans leur langue maternelle. Ils allument la radio et c'est en anglais. Ils écoutent un film au cinéma en anglais. Ils mangent au restaurant en anglais. Bref, leur vie sociale se déroule en anglais. Il est donc crucial que l'enseignant en immersion française s'adapte à ces circonstances et fasse vivre aux jeunes des activités semblables en français. C'est en exposant les élèves aux arts en français qu'on les encourage à découvrir le français comme langue sociale et non seulement comme langue d'instruction. Toutefois, il faut éviter de faire de la découverte des arts une expérience strictement « scolaire ». Si l'élève ne fait qu'étudier la culture et les artistes francophones, il associera le français avec l'école, l'ennui et les devoirs tandis que l'anglais sera toujours lié au plaisir et au divertissement. La dichotomie sera concrétisée et le message sera très clair : on vit en anglais et on étudie en français. Selon moi, il est crucial que les élèves puissent s'amuser et se divertir en français comme ils peuvent apprendre et travailler dans cette langue aussi.

Il est essentiel que les élèves voient que la francophonie est beaucoup plus que la langue française, que c'est une manière de penser, de vivre et d'agir. En effet, c'est une culture qui ne se limite pas au simple folklore, c'est une francophonie moderne qui se vit. Comme enseignante, je favorise donc l'ouverture sur le français dans le monde de l'art mais aussi dans la vie quotidienne et dans l'actualité. Cette année, nous avons visité les médias francophones afin de faire découvrir aux jeunes que la presse écrite, télévisée et radiophonique existent en français. Nous assistons aussi régulièrement aux pièces de théâtre du Cercle Molière et au festival du film Cinémental. À mon avis, il est essentiel de sortir les jeunes de l'école et de leur faire voir que le français est à la télévision, à la radio, dans les bandes dessinées et au cinéma. Les sorties scolaires jouent un rôle essentiel pour amener les élèves en immersion à « vivre leur français ». Il est en effet important que les élèves puissent voir que la vie « normale » peut se dérouler en français et qu'on développe chez eux un vocabulaire actif et utile qui leur servira dans des situations de tous les jours. L'enseignante doit donc préparer les élèves avant les sorties en animant une variété d'activités qui leur permettent d'acquérir le vocabulaire utile pour comprendre la production, de formuler des opinions et de réagir en français. Que vaut la connaissance d'une langue si on ne peut pas l'utiliser couramment?

Ainsi, l'enseignant en immersion doit fournir à ses élèves le vocabulaire des arts pour qu'ils puissent en discuter et l'analyser dans leur langue seconde. Ils peuvent alors évaluer un film ou une pièce de théâtre en français comme ils le feraient en anglais. Ils transfèrent leurs connaissances et leurs habiletés de leur langue maternelle à leur langue seconde. Du coup, la valeur et l'utilité de leur français prend de l'importance. Le français dépasse les murs de l'école pour les rejoindre dans leur vie quotidienne. Ils font des liens à leur vécu. Ils apprennent leur jargon adolescent en français. J'ai tout récemment emmené mes élèves au cinéma pour voir le film « À vos marques…  party! » lors du festival du film français Cinémental. À notre retour en classe, un élève m'a dit : « Madame, le film était tellement bon que j'ai oublié que c'était en français. » Pour moi, ce commentaire est révélateur à différents niveaux. D'abord, l'élève a cessé de traduire d'une langue à l'autre pour vraiment penser en français. Les farces l'ont fait rire et il s'est amusé dans sa langue seconde. Sans s'en rendre compte, il a développé le vocabulaire social et affectif de la langue par le biais des arts. Quand le sujet du film les touche, les élèves retiennent ce qu'ils ont entendu. Ils associent le vocabulaire et les expériences du film à leur vie. Ainsi, le nouveau vocabulaire devient courant. Par exemple, pour « À vos marques… party! », nous avons fait quelques exercices sur les niveaux de langue afin d'habituer les jeunes au jargon québécois. Ils ne connaissent pas les termes de la langue populaire qu'utilisent les francophones; pourtant, c'est ce qu'ils veulent tellement s'approprier! Durant le film, une fille populaire fait un commentaire sur le corps d'un gars en disant qu'il avait un « méchant beau corps ». Le lendemain, on a discuté de la signification du mot car les élèves n'avaient jamais entendu « méchant » avec cette connotation. Un mois plus tard, lors d'un exposé oral, une élève a utilisé « méchant » dans un contexte différent. Tous les élèves ont ri et se sont souvenus du film. Bref, en sortant voir un film, l'élève a fait l'expérience du cinéma dans sa langue seconde, de la même façon qu'il le fait au quotidien dans sa langue maternelle. Et il a aimé ça. C'est pourquoi il est donc essentiel selon moi que les élèves puissent employer le français dans des contextes différents, autres que celui de l'école. Sinon, je crois qu'ils n'en verront pas l'utilité dans leur entourage majoritairement anglophone.

Par conséquent, il est crucial que l'enseignant offre des occasions d'apprentissage qui touchent ses élèves sur le plan affectif et dans lesquelles ils peuvent parler de leur vraie vie. Les émotions font partie de notre personnalité et nous aident à prendre des décisions fondées sur nos valeurs. Nous nous rappelons particulièrement les événements chargés d'émotions. De même, l'humour, la musique et le sport sont des occasions privilégiées qui permettent aux élèves d'explorer et de vivre la culture francophone. Nous avons déjà fait venir les duos humoristiques « Les 2 » et « Deux gars qui s'essayent ». Tous les élèves du programme d'immersion ont assisté au spectacle. En entendant les élèves rire des farces, il était évident qu'ils saisissaient les blagues et comprenaient les couleurs de la langue. Encore une fois, l'humour les avait touchés au niveau affectif et ils riaient dans leur langue seconde! 

Quant à la musique, elle est un outil stratégique de la culture francophone qui permet d'habituer les jeunes au français. Elle permet aussi de les accrocher au niveau affectif. Selon moi, l'incorporation de la chanson française dans la salle de classe permet à mes élèves de découvrir la diversité dans la chanson et la richesse de la culture francophone. Mais il ne faut surtout pas se limiter à « étudier » la chanson, c'est-à-dire à en faire une expérience purement scolaire. D'ailleurs, l'enseignant doit vraiment connaître ses élèves de manière à pouvoir leur présenter des artistes et des genres de musique qu'ils aiment. C'est en faisant jouer de la musique française qui ressemble à ce que les jeunes écoutent en anglais dans leur vie quotidienne qu'on suscite leur intérêt. Par exemple, mes élèves adorent le rap et le hip hop; nous avons donc beaucoup écouté Kodiak et Corneille. Mes jeunes peuvent apprécier un bon artiste quand celui-ci joue un genre de musique qu'ils aiment. Au début, je dois leur fournir le vocabulaire de la chanson pour qu'ils puissent ensuite y réagir. L'essentiel ici est d'amener les jeunes à apprécier ou non une chanson en formulant une opinion et en la justifiant à l'aide d'arguments. Ainsi, nous écoutons toujours les chansons à trois reprises. Lors de la première écoute, les élèves ne font qu'écouter sans avoir les paroles. On discute de leurs réactions et on fait des liens avec ce qu'ils connaissent. Lors de la deuxième écoute, les élèves suivent avec les paroles. Nous en discutons par la suite. Finalement, lors de la troisième écoute, les élèves ne font qu'écouter et choisissent de suivre ou non avec les paroles. Je choisis ensuite si nous faisons une activité sur les thèmes, les champs lexicaux ou le message, ou si nous nous arrêtons à la simple écoute. Comme enseignante, je dois être à l'écoute de mes jeunes. Il faut savoir piquer leur curiosité pour ensuite les amener à s'ouvrir à l'expérience de la musique en français. Bref, les élèves apprennent à apprécier le fait qu'il y a de la bonne musique partout et que le français se prête aux genres modernes comme le rock n' roll et le rap.

En somme, dans un contexte minoritaire, le français n'est pas toujours présent dans la vie de l'élève à l'extérieur de l'école. Celui-ci est quotidiennement exposé à la langue dominante et en subit donc l'influence. Le rôle de l'enseignant en milieu minoritaire est donc de favoriser l'utilisation active de la langue seconde en exposant ses jeunes aux arts et à la culture française. Ainsi, les élèves acquièrent un vocabulaire social et affectif dans cette langue, de même que des habiletés d'analyse et de réflexion critique qui leur serviront dans les deux langues. L'enseignant doit fournir à l'élève des occasions d'apprentissage qui favoriseront son cheminement culturel et qui l'aideront à construire son identité personnelle et linguistique. Par la sensibilisation au cinéma, au théâtre et à la musique de langue française, les élèves en immersion développent une appréciation de la culture et se créent des référents culturels. Ainsi, faire l'expérience des arts leur permet non seulement d'étudier leur langue seconde, mais aussi de la vivre.