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L'immersion : un iceberg à (re)visiter

Lucille Mandin
Association canadienne des professeurs d'immersion

2011-08-29

Chaque année, des milliers de jeunes de milieux divers terminent leurs études secondaires dans le cadre des programmes d'immersion. Qu'ont-ils en commun? Ils sont bilingues dans un pays bilingue et ils en sont fiers!

Je réfléchis à l'enseignement du français au Canada. Nous devons nous rappeler qui nous sommes, ce que nous tentons d'accomplir et pourquoi nous voulons promouvoir la langue française dans notre Canada bilingue. Il est donc temps de revisiter nos croyances, le moteur de tous les gestes pédagogiques que nous posons.

Je me suis laissé inspirer par la métaphore de l'iceberg. Pourquoi l'iceberg? Parce qu'il est à la fois visible et invisible. D'abord, de même que le façonnement d'un iceberg est long, l'éducation prend beaucoup de temps. Apprendre une langue est également un processus long, continu et complexe. La métaphore est également pertinente dans la mesure où les résultats d'une bonne éducation sont largement invisibles. Comme l'iceberg, les dimensions les plus importantes de l'éducation ne sont ni visibles ni mesurables.

L'aspect invisible de l'éducation en immersion

Que dire de ce qui est invisible chez les étudiants en immersion française? Selon Runte (1996), les dimensions invisibles sont les suivantes : le peuple en bénéficie, tout comme la société et l'économie. Au fur et à mesure que le peuple s'éduque, les citoyens font d'autres changements dans le tissu social et économique, si bien qu'il est difficile d'isoler et de lier les causes et les effets de cette initiative. Le défi : comment les mesurer?

Que dire des capacités invisibles des élèves bilingues? Nous reconnaissons chez eux leur habileté à tolérer l'ambiguïté, à écouter attentivement et à inférer un sens à partir du non-verbal, leur capacité de se concentrer, de pouvoir dépasser le stade de la traduction pour en arriver à choisir les mots piliers d'une conversation, d'un texte, de façon automatique, pour en arriver à une compréhension telle que comme par magie, comme nous le rappelle si bien De Courcy (2003), French takes over [their] mind.

L'aspect visible/audible de l'éducation en immersion

La qualité de la langue

Nous ne sommes pas sans savoir que la partie visible de l'iceberg attire parfois trop d'attention. Il s'agit ici de l'orthographe, de la grammaire, de la syntaxe, des erreurs d'accord, de la prononciation de r et de l, des accents, et j'en passe. Ces erreurs fossilisées deviennent de plus en plus l'objet de nos conversations. Bien que nous devions amener les élèves à prendre conscience du processus d'apprentissage d'une langue, c'est le produit qui définit le succès de nos efforts. Nous devons de plus en plus nous préoccuper de la qualité de la langue parlée et écrite des élèves en immersion. Bourgault (1996, p. 147) nous rappelle l'importance de mettre l'accent sur la qualité de la langue parlée et écrite des élèves : « Le plaisir de la langue, c'est de pouvoir la parler sans effort. Or, quand on se refuse au départ l'effort de l'apprendre, on se condamne à parler avec effort toute sa vie ». Apprendre à prononcer le r et le ou en français n'est pas impossible. Savoir discerner quand et comment intervenir en matière de langue demande un doigté qui ne s'apprend pas dans les livres. L'enseignant doit se mettre dans un « état d'âme » donnant lieu à la création d'un climat de confiance qui permet aux élèves de se prendre en main, de devenir auteur de leur propre apprentissage.

L'aisance de la langue sociale

Afin de réussir la construction d'une identité bilingue, les contextes dans lesquels les élèves sont amenés à produire un discours authentique doivent être multipliés. Nous devons donc nous pencher davantage sur la langue sociale, qui leur permettra d'entrer davantage en relation non seulement avec leurs pairs, mais aussi avec les personnes parlant cette langue au pays et dans le monde entier.

Afin d'augmenter les chances de réussite de tous les élèves, l'école doit aussi prendre en considération le contexte culturel des élèves. Ceux-ci proviennent d'une diversité de cultures, apportant ainsi la richesse de leurs façons de vivre et de penser, de leurs croyances, de leur histoire, de leur géographie et de leur art.

C'est donc dans cette perspective que les élèves d'une classe et d'une école d'immersion française sont exposés à une culture particulière – à laquelle il n'y a qu'eux et elles qui peuvent participer. Ils sont étroitement et activement impliqués dans la création de cette communauté bilingue à laquelle ils appartiennent. Dans le contexte scolaire, leur investissement dans leur éducation bilingue les amène à appartenir à leur culture de classe d'abord, puis à celle de l'école dans laquelle ils sont inscrits.

À cet apport des cultures s'ajoute la culture francophone. Afin de bien apprendre une langue seconde, il est indispensable de se familiariser avec la culture qui s'y rattache. Dans cette optique, il s'avère fondamental que les élèves soient exposés non seulement à des expériences scolaires de nature académique, mais aussi à des locuteurs natifs dans toutes sortes de contextes – voyages d'échanges, correspondances, sensibilisation aux médias francophones, participation au théâtre, à des spectacles en français, utilisation de la poésie, exposition à la littérature enfantine, exploration de quartiers francophones dans la communauté, etc.

Les élèves vivent toutes ces expériences dans le but de devenir des citoyens bilingues capables de participer activement à l'aménagement linguistique du Canada. Ils les vivent également dans le but de se sensibiliser, voire de se conscientiser à leur responsabilité de se réinvestir dans le monde, afin de partager avec d'autres – et de leur rappeler – l'ampleur du privilège d'apprendre une autre langue.

Il faut mettre sur pied des contextes où les gens coopèrent, il faut créer des espaces de rencontres soutenues. C'est cela qui mène au changement d'attitudes et de mentalités. Il faut tout faire pour que nos élèves réussissent à se dire bilingues à la fin de leur scolarité. On travaille pour une cause, mais ce sont les résultats qui changent les choses.

Conclusion

Ça vaut la peine de s'engager avec passion dans les programmes d'immersion qui offrent à nos élèves l'occasion de s'intégrer à la francophonie et à sa diversité, ainsi que l'occasion de contribuer, comme citoyens bilingues, à l'aménagement de l'espace de la langue française. Je ne vois plus du tout avec les mêmes yeux le visible et l'invisible de l'iceberg.

Références

BOURGAULT, P. La culture : Écrits polémiques, tome 2, Paris, PCL, 1996.

DE COURCY, M. « French takes over your mind: Private speech and making sense in immersion programs », Journal of Educational Thought, vol. 37, no 3 (2003), p. 349-367.

RUNTE, R. « Surviving the Perils of Politics: The Language Classroom of the Next Century », Mosaic, vol. 3, no 2 (1996), p. 2-7.