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Néologismes, québécismes et dictionnaires français : vive la différence!

Barbara McClintock, trad. a.
Conseil des traducteurs, terminologues et interprètes du Canada

2011-11-07

Je crois que mon histoire d'amour avec la langue française a débuté lorsque ma famille a quitté l'Ontario pour retourner vivre au Québec et qu'on m'a remis mon premier livre illustré en français. J'étais alors en 5e année du primaire et je me rappelle tout le temps que j'avais passé à examiner les illustrations de ce livre afin d'apprendre le vocabulaire français.

Aujourd'hui, je partage cette grande passion pour les langues avec des collègues anglophones de toutes les provinces du Canada, depuis la Colombie-Britannique jusqu'à Terre-Neuve-et-Labrador, ainsi qu'avec certains collègues d'outre-mer qui, tout comme moi, ont embrassé la profession de traducteur. J'ai également le privilège de travailler avec des francophones dotés d'une grande culture qui m'ont permis de comprendre à quel point il est difficile de protéger une langue minoritaire. Pour tracer un parallèle, j'aimerais citer un auteur bien connu qui, un jour, a déclaré qu'il ne pouvait s'imaginer vivre dans un endroit où il lui serait impossible de parler cette merveilleuse langue qu'est l'anglais. Quiconque n'est pas en mesure de parler sa langue maternelle, pour quelque raison que ce soit, est sans doute habité par le même sentiment.

J'ai récemment lu, sur le site Cyberpresse, une entrevue réalisée par Didier Fesson du quotidien Le Soleil (26 juin 2011) avec Jacques Florent, « l'architecte » du Petit LarousseAller à la note 1. Il y était question de la nouvelle édition 2012 du dictionnaire encyclopédique. L'article a piqué ma curiosité, car on y disait que cette édition contenait 3 000 néologismes. J'ai voulu examiner la chose de plus près. Je n'avais pas ouvert Le Petit Larousse depuis des années, puisque j'utilise habituellement le vieil exemplaire du Petit Robert que je garde dans mon bureau. Ai-je besoin de le souligner, Le Petit Larousse est reconnu pour ses illustrations, et je dois dire qu'elles me fascinent tout autant que le faisaient celles de mon livre de lecture de 5e année!

L'une de mes collègues francophones a fait un commentaire fort intéressant lorsque je lui ai demandé ce qu'elle pensait du nouveau dictionnaire : « Pourquoi acheter un nouveau dictionnaire s'il ne contient presque pas de mots nouveaux? » C'est bien aussi ce que je pense. « Contient-il encore des centaines de mots anglais? », me demanda‑t‑elle, en ajoutant que les québécismes y étaient critiqués. Il est vrai que Le Petit Larousse accepte peu de québécismes mais qu'il regorge d'expressions anglaises. Le journaliste Didier Fesson a d'ailleurs fait remarquer à Jacques Florent que cette nouvelle édition du Petit Larousse contenait très peu de nouveaux mots québécois. On peut en effet les compter sur les doigts d'une seule main : chicouté, endisquer, s'évacher et smoked-meat! Le dictionnaire recense également trois nouveaux usages québécois figurant dans les entrées des mots écarter, protecteur et torchère.

Ces observations sont pertinentes. Si les maisons d'édition françaises, au lieu de se limiter à l'argument du nombre d'exemplaires vendus, se donnaient la peine de se pencher sur la question en faisant preuve d'ouverture d'esprit, elles découvriraient toute la richesse et la créativité des mots québécois. D'autant plus que beaucoup d'expressions québécoises ne sont pas récentes, puisqu'elles tirent leur origine de l'ancien français. C'est l'histoire qui se répète. Au Royaume-Uni, les spécialistes de la langue anglaise ont longtemps critiqué l'anglais américain, jusqu'à ce qu'ils constatent que les expressions mises à l'index avaient auparavant été en usage en Angleterre pendant des siècles. Pour en savoir plus à ce sujet, il faut lire les ouvrages de Bill Bryson, notamment Made in America (HarperCollins, 1994). Cet auteur en a long à dire sur la question.

Bien qu'ils ne soient pas identiques, le français en usage au Canada et le français européen ont tous deux droit de cité. Vive la différence!

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