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Traducteur ou réviseur dans les deux langues – No Way!

Jacqueline Dinsmore
Association canadienne des réviseurs
(L'Association canadienne des réviseurs a commencé à utiliser le nom Réviseurs Canada le 1er juillet 2015.)

2013-04-02

Une première annonce disait : « RÉVISEUR BILINGUE RECHERCHÉ1 - révision de textes, correction d'épreuves, recherche et rédaction de courts textes en anglais et en français »…

Une autre annonce se lisait ainsi : « TRADUCTEUR BILINGUE - responsable des communications internes ou externes, traduction de documents internes et externes du français à l'anglais et de l'anglais au français ».

Des réviseurs bilingues? Capables d'effectuer un travail professionnel de haut calibre dans les deux langues? Des traducteurs bilingues? En mesure de fournir des traductions d'une qualité irréprochable - et équivalente - du français à l'anglais et de l'anglais au français?

Depuis environ un an, le nombre de demandes de ce genre semble avoir explosé; des entreprises cherchent des traducteurs « bilingues » ou, pire encore, des réviseurs « bilingues ». À lui seul, le nombre d'organismes gouvernementaux cherchant des traducteurs et des réviseurs bilingues a de quoi inquiéter. Ce qui motive cette démarche est bien sûr évident : la maximisation des bénéfices nets. En engageant un communicateur bilingue, les employeurs croient qu'ils font une bonne affaire puisqu'ils ont deux traducteurs (un vers le français et un autre vers l'anglais) pour le prix d'un. Malheureusement pour eux, la réalité est que leurs communications et les messages qu'ils cherchent à transmettre vont en payer le prix.

La traduction bilingue

L'industrie de la traduction suit un commandement suprême : « Vers ta langue maternelle seulement tu traduiras ». Les étudiants en traduction apprennent cette règle dès la première année et, une fois sur le marché du travail, ils l'entendront de la bouche de leurs collègues, dans les cabinets et dans les séminaires auxquels ils assisteront. Selon l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ), « il [Le traducteur] traduit généralement d'une deuxième ou d'une troisième langue vers sa langue maternelle2 ». En Europe, la Société française des traducteurs (SFT) affiche le sous-titre suivant sur son site Web en grosses lettres rouges : « Un traducteur professionnel travaille vers sa langue maternelle », et y va d'un avertissement : « Faites appel à un traducteur dont la langue maternelle correspond à la langue d'arrivée désirée. Il en maîtrise les subtilités culturelles et linguistiques et ne faillira pas aux règles typographiques. […] Un traducteur qui déroge à cette règle de base a toutes les chances de négliger d'autres critères essentiels à la qualité de la traduction3 ».

Être bilingue, ou même bilingue de naissance, ne garantit pas la compétence en traduction. Traduire consiste à transposer des idées et de l'information d'une langue à une autre et à les reproduire dans un texte grammaticalement correct et facile à lire. Très peu nombreuses sont les personnes suffisamment bilingues pour produire des documents de grande qualité dans les deux langues, du moins certainement pas assez nombreuses pour qu'il soit possible de pourvoir tous les postes que l'on voit affichés presque chaque jour. À moins qu'une personne fréquente des écoles primaire et secondaire en milieu bilingue, qu'elle fasse ensuite des études postsecondaires complètes en anglais et en français, puis du perfectionnement professionnel dans les deux langues et qu'elle s'organise pour vivre en immersion dans les deux réalités culturelles, elle ne sera pas en mesure de traduire dans un sens comme dans l'autre.

La révision bilingue

Mais une personne qui possède une excellente connaissance de l'anglais, même s'il s'agit de sa langue seconde, n'est-elle pas qualifiée pour réviser des textes anglais?

L'Association canadienne des réviseurs (ACR) croit que non. L'ACR a publié la bible de la révision au Canada : Principes directeurs en révision professionnelle. Cet ouvrage établit clairement ce que doit faire un réviseur à chaque étape de son travail. L'ACR offre aussi un programme d'agrément qui constitue une reconnaissance officielle de la valeur des connaissances et des compétences en révision4.

Et ce ne sont pas tous les candidats anglophones travaillant seulement dans une langue qui réussissent l'examen d'agrément.

Que peut-on en conclure? Que les réviseurs professionnels doivent mettre beaucoup d'efforts pour maintenir leurs compétences et se tenir au courant des plus récentes pratiques langagières dans une langue. Et qu'il est presque impossible de consacrer autant de temps et d'efforts pour se mettre à jour et accroître ses compétences dans deux langues.

En conséquence, quand un employeur engage un communicateur bilingue, en général l'une des deux langues va en pâtir, et un professionnel des communications spécialisé dans cette langue n'aura pas d'emploi, en dépit de sa plus grande compétence. Dans notre pays, les textes mal traduits et mal révisés dans les deux langues sont légion; logiquement, cela devrait nous indiquer que nous ne gérons pas très bien notre héritage bilingue et que nous devrions peut-être faire preuve d'un peu plus de rigueur dans nos pratiques d'embauche des professionnels de la langue.

La solution est simple : il faut engager deux personnes, une pour chaque langue.

Notes

Retour à la note1 Ces annonces ont réellement paru, mais nous en avons modifié le contenu pour protéger l'identité de leurs innocents auteurs.

Retour à la note2 « Les professions » (www) Avis d'hyperliens français, Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec.

Retour à la note3 « Risques et précautions en matière de traduction » (www) Avis d'hyperliens français, Société française des traducteurs.

Retour à la note4 "Get certified by the Editors' Association of Canada!" (www) Avis d'hyperliens français, Association canadienne des réviseurs [en anglais seulement].