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L'apport de l'alphabétisation au développement des communautés francophones minoritaires : Perspective d'un Franco-Albertain

Marie-Claire Pître
Base de données en alphabétisation des adultes

[La BDAA a changé de nom pour Copian le 30 septembre 2013.]

2012-02-06

Yvon Laberge est directeur du Collège Éducacentre, le seul collège francophone de la Colombie-Britannique, depuis 2010. Ayant grandi à Saint-Vincent en Alberta et travaillant dans le domaine de l'alphabétisation des adultes depuis 20 ans, il a pu constater que le développement des communautés francophones passe par la capacité des gens à participer à la vie économique, sociale et communautaire. Pour y arriver, les gens ont besoin de bonnes compétences en lecture et en écriture. Bref, ils ont besoin de maîtriser les compétences essentielles.

Yvon a découvert dès son enfance que les institutions francophones en milieu minoritaire sont fragiles. Il est né à Saint-Vincent, une petite communauté d'une cinquantaine de familles située à environ 240 km au nord-est d'Edmonton. Il a fait sa première année à l'école de son village, mais cette école a fermé ses portes l'année suivante. Il a alors dû poursuivre ses études dans le village voisin, ce qui a entraîné une transformation importante : « Je ne parlais pas l'anglais quand je suis arrivé à Saint-Paul et l'instruction était faite exclusivement en anglais. Donc rendu à 15 ou 16 ans, je parlais peu le français alors qu'on le parlait toujours à la maison », explique-t-il.

Quand on lui demande ce qui l'a ramené vers sa langue maternelle, il répond en
riant : « Ce sont les livres d'Astérix ». Vers 16 ans, il a pris conscience qu'un élément important de sa culture lui manquait. « J'ai décidé de me réapproprier la langue », poursuit Yvon.

C'est en travaillant pour le Secrétariat d'État (devenu depuis Patrimoine canadien) qu'Yvon Laberge a fait ses débuts dans le domaine de l'alphabétisation. « Le type qui était responsable du dossier d'alphabétisation ne parlait pas français et il me refilait des dossiers. Ça tombait bien, car je travaillais alors sur des études de maîtrise en éducation des adultes et je prévoyais certains chapitres sur l'alphabétisation ».

 « Les gens peu alphabétisés sont des gens qu'on ne voit pas », explique Yvon. À la suite d'une étude faite par le Département d'éducation permanente de la Faculté
Saint-Jean, à l'Université de l'Alberta, il a rencontré Marie-Claire Brousseau. « C'était la première francophone en Alberta à déclarer qu'elle avait des besoins en alphabétisation. C'était en 1988, je crois. Elle a été l'instigatrice de tout le mouvement d'alphabétisation en français en Alberta. Elle est devenue une leader au niveau national par après. Or, Marie-Claire était une de mes voisines. Je prenais l'autobus chaque jour avec ses enfants. On allait à la même église et on se côtoyait. Mes parents connaissaient
Marie-Claire depuis toujours, mais personne ne savait qu'elle ne savait pas lire ni écrire, jusqu'à ce qu'elle le dise », poursuit Yvon.

Les taux d’alphabétisme ont des liens étroits avec le développement des communautés francophones au pays. L’implantation des écoles francophones en Alberta le démontre bien. « Depuis 1984, ce sont des parents qui ont revendiqué le droit d’avoir des écoles, et ce, jusqu’à la Cour suprême. Encore aujourd’hui, on doit lutter. On a besoin, d’une part, de gens qui sont capables de revendiquer la création d’institutions et qui sont convaincus du bien-fondé de la cause. D’autre part, on a besoin de gens qui sont capables de travailler au sein de ces institutions et qui ont les compétences pour le faire. » Les francophones en situation minoritaire sont donc appelés à utiliser des compétences avancées en langue, en informatique et dans d'autres domaines, car
 « en milieu minoritaire, on est confronté à des enjeux qui sont très importants », explique Yvon.

Les communautés francophones en situation minoritaire n'ont pas toutes le même poids, ni le même appui institutionnel. « Dans la Péninsule acadienne du Nouveau-Brunswick et dans certaines régions de l'Ontario, les gens peuvent facilement obtenir des services en français. Ces gens bénéficient d'un appui institutionnel alors qu'en Colombie-Britannique, il faut que tu fasses le tour du pot pas mal pour réussir à obtenir le droit à un service en français. C'est une nuance importante », souligne-t-il.

La population francophone de la Colombie-Britannique, qui représente 1,4 % de la population totale de cette province, se distingue aussi par l'apport des immigrants arrivés au cours des dernières années. En Alberta, la population francophone se compose de gens qui y sont établis depuis trois générations, mais en Colombie-Britannique, on trouve davantage d'immigrants. D'ailleurs, à l'heure actuelle, 60 %
de la clientèle du Collège Éducacentre se compose d'immigrants et d'immigrantes.
Yvon a été témoin de cette progression : « J'avais déjà travaillé comme consultant en Colombie-Britannique et, quand je suis revenu en 2010, ce qui m'a frappé, c'est que la communauté francophone avait changé d'accent. Ça change la communauté, les besoins du collège et la façon de faire les choses, car on ne parle plus d'une culture du sirop d'érable, si je peux me permettre. On vit dans une culture plus cosmopolite. » 

En tant que directeur du seul collège francophone de la Colombie-Britannique,
Yvon Laberge considère que cette institution a un rôle clé à jouer dans l'épanouissement de la communauté francophone. L'un des objectifs du collège est d'offrir des services aux immigrants afin de les appuyer et de leur permettre de s'intégrer à la communauté francophone de la province.

Le collège tente également de mettre en place un modèle de formation globale et intégrée. Il veut développer le volet collégial et le volet non formel, qui comprend entre autres la formation continue et la formation de base. « On essaie de combler l'écart dans le continuum de l'éducation en français en Colombie-Britannique. Les programmes de la maternelle à la 12e année sont bien établis. Les programmes universitaires sont en voie de se développer et ils sont sanctionnés par le gouvernement provincial. Nous travaillons à obtenir la reconnaissance pour le niveau collégial », poursuit-il.

Les partenariats avec d'autres provinces et territoires, notamment avec les collèges de la Saskatchewan, de l'Alberta et des Territoires du Nord-Ouest ainsi que la création de partenariats internationaux assurent le rayonnement du Collège Éducacentre. Pour
Yvon Laberge, c'est une occasion d'apprendre : « Différents modèles d'alphabétisation qui ont été créés dans les pays du Sud pourraient nous inspirer et nous amener à changer notre façon de concevoir l'éducation des adultes et de livrer les différents programmes. » De plus, Yvon Laberge contribue au rayonnement pancanadien de ce collège en siégeant au conseil d'administration de la Base de données en alphabétisation des adultes.

Dans cette partie du Canada où les besoins sont divers et où la population francophone est éparpillée sur un grand territoire, la formation à distance favorisera l'accès à la formation. Forts de leur expérience en éducation des adultes en situation minoritaire, Yvon Laberge et le Collège Éducacentre sont d'attaque pour relever ces nombreux défis.