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Traduction et témoignage

Robert Finley, Ph. D., Département d’anglais
Université Memorial de Terre-Neuve

2015-08-17

Ces dernières années, j’ai eu l’immense bonheur de collaborer avec la Barcelonaise Marta Marín-Dòmine, auteure et professeure à l’Université Wilfrid-Laurier, à la première traduction en anglais du roman catalan K.L. Reich, de Joaquim Amat-Piniella.1 K.L. Reich est un roman témoignage qui raconte l’expérience vécue par les 10 000 combattants républicains espagnols qui, réfugiés en France à la fin de la guerre civile d’Espagne [NDT : souvent appelée guerre civile espagnole] en 1939, furent déportés dans les camps de concentration allemands parce qu’ils étaient considérés communistes et anarchistes, quand les Allemands ont envahi la France en 1940. Joaquim Amat-Piniella a écrit son roman en 1946, immédiatement après sa libération des camps situés près de Mauthausen, sur les rives du Danube. Toutefois, il faut attendre 1963 pour que le roman soit publié, d’abord en version espagnole puis, peu après, en version originale catalane. L’œuvre d’Amat-Piniella est devenue le texte phare relatant la vie des Espagnols dans les camps allemands ainsi qu’un texte essentiel sur le débat idéologique entre l’anarchisme et le communisme, débat si important dans l’histoire de la guerre civile d’Espagne.

Plusieurs raisons m’ont poussé à prendre part à ce projet de traduction collaborative vers l’anglais. Entre autres, je m’intéresse à la langue catalane ainsi qu’à la résistance de ses locuteurs face à l’assimilation castillane; les locuteurs catalans sont entourés par les locuteurs castillans, et le castillan a longtemps supplanté le catalan sur le plan politique. Le catalan est une langue remplie d’histoire et extrêmement résiliente. Croisement de l’espagnol, du français et du latin, la langue catalane est beaucoup plus proche de la famille des langues gallo-romanes, qui comprend le français et l’italien, que de la famille des langues ibéro-romanes dont fait partie le castillan, cette langue à laquelle le catalan a été lié pendant une certaine période, politiquement parlant. Le catalan partageant beaucoup de caractéristiques avec le français, il en partage aussi beaucoup avec l’anglais, forcément. Par conséquent, la langue d’origine du roman m’a été plus familière, et sa présence s’est fait sentir dans l’œuvre avec encore plus de force que je ne m’y attendais, et ce, tout au long du travail. Nous avons d’abord produit une traduction littérale, que nous avons peaufinée peu à peu pour parvenir à un texte anglais en bonne et due forme, après de nombreuses ébauches et bien des échanges et des conversations.

Mais en traduction, après tout, nous n’avons généralement pas affaire à ce qui nous est familier. Comme la métaphore, sa cousine étymologique, la traduction implique le transport de quelque chose d’un endroit à un autre : il en résulte un texte habilement « transporté », qui fait écho à ses origines tout en s’ouvrant sur un nouveau contexte. Dans notre traduction, nous avons voulu respecter et faire ressentir cette distance qu’avait parcourue le texte, en conservant plutôt qu’en effaçant la sensibilité quelque peu étrangère, pour le lecteur anglophone d’aujourd’hui, qu’exsude ce roman catalan des années 40. Au fur et à mesure que nous avancions dans nos travaux, un phénomène a commencé à se produire assez naturellement : on aurait dit que le texte anglais se trouvait sous l’influence d’une force gravitationnelle exercée par l’héritage latin du catalan. Le texte anglais avait tendance à « s’appuyer » sur ce côté roman du double lexique de l’anglais afin de rendre adéquatement la langue descriptive précise d’Amat-Piniella – citons comme exemple son utilisation de termes précis mais curieusement particuliers, comme « occipital », dans les descriptions du corps. Nous nous sommes donc entendus pour rester le plus près que possible des termes latins, partout où cela était possible, ceux-ci étant si clairement liés au catalan d’origine et évoquant si bien cette langue.

Comme le sait quiconque travaille avec une langue différente mais apparentée, dans les zones où deux langues se chevauchent de cette manière, une sorte de merveilleuse résonance peut commencer à se faire entendre. Quand deux mots existent dans deux langues, qu’ils partagent les mêmes racines, mais que leur usage ou leur signification a peut-être très légèrement divergé au cours de l’évolution de ces langues, il se produit un phénomène par lequel une sorte de vibration se fait entendre dans l’oreille, semblable aux sons harmoniques qui s’élèvent lorsque deux voix chantent la même note : une troisième voix semble se matérialiser comme par magie. J’ai trouvé personnellement que, dans le passage d’une langue à l’autre, le fait de manipuler constamment l’usage et la signification des mots communs aux deux langues a eu pour effet de faire « s’ouvrir » ma propre langue, de l’approfondir, de la rendre plus évocatrice. De plus, cela m’a amené à prêter l’oreille à cette voix qui résonne derrière le texte et derrière la traduction que nous en faisons, une troisième voix, une voix collective n’ayant aucune nationalité. Rétrospectivement, cela m’a paru être une expérience significative pour la pratique de la traduction et pour le thème de l’œuvre, qui se révèle à chacun à la fin : « le triomf de l’Home », le triomphe de l’Homme, comme l’écrit Amat-Piniella, sur l’esprit du national-socialisme.

« Mon livre ne cherche pas à aviver les blessures ou les différences, mais à unir les gens devant la cruauté », dit Amat-Piniella à propos de son œuvre. Cette invitation, qui est aussi celle que fait le livre au lecteur, trouve peut-être sa meilleure expression dans une pluralité de langues : les camps eux-mêmes contenaient tant de voix, gardaient captives tant de personnes provenant de tant de pays et parlant tant de langues, des êtres humains qui, si souvent, ne se comprenaient pas les uns les autres, sauf dans leur souffrance commune. Dans ce contexte, la traduction, ou plutôt, les traductions, placées côte à côte, loin de n’être que de pâles et négligeables versions d’un original, peuvent peut-être être vues comme jouant un rôle important dans la pleine réalisation de la mission du texte d’origine, d’une part parce qu’elles racontent l’histoire vécue par la multitude de langues qui parlaient et qu’on a fait taire à l’intérieur des camps; d’autre part, parce qu’elles permettent d’élargir l’invitation du livre à témoigner d’événements qui sont devenus, lorsque les portes des camps se sont rouvertes en 1945, notre regrettable héritage universel et collectif.

Retour à la note1 Joaquim Amat-Piniella, K. L. Reich. Wilfrid Laurier University Press, 2014.