Gouvernement du Canada
Symbole du gouvernement du Canada

La petite histoire d’un dictionnaire inuit (2e partie)

Jean Briggs, Ph. D., professeure émérite
Département d’anthropologie
Université Memorial de Terre-Neuve

2014-09-08

Voici la seconde partie de mon article sur la rédaction de dictionnaires de l’utkuhiksalingmiutitut, dialecte inuktitut. Dans la première partie, j’ai traité des différences entre l’anglais et l’inuktitut, de l’utilité d’un dictionnaire en inuktitut et des étapes de la conception d’un dictionnaire. Dans cette deuxième partie, je parlerai du sens des mots chez les Inuits et de la place qu’occupent les dictionnaires dans la culture inuite.

L’enseignement

Dans les années 1960, je ne pensais pas à la rédaction de dictionnaires. J’apprenais alors une nouvelle langue, ce qui est un processus complètement différent. Je partais de zéro. À mon arrivée dans la communauté utku, je ne connaissais que six mots : oui, non, prenez du thé, je ne sais pas, reprenez du thé et merci. C’est tout.

Toutefois, j’ai eu de la chance. Mes parents adoptifs, Allaq et Inutsiaq (pseudonymes employés dans mon livre Never in Anger) ne manquaient pas d’imagination. Pour m’aider, Inutsiaq mimait les verbes, puis me demandait : « huliřunga? » (qu’est-ce que je fais?). Je lui répondais : « aatsuuk » (je ne sais pas), puis il me disait « pihuktunga » ou « nalařunga » (« je marche », « je tombe en avant »), et ainsi de suite. Je répétais le mot, puis il me corrigeait; je répétais, il me corrigeait, et ainsi encore plusieurs fois, jusqu’à ce qu’il me dise : « Oui! »… même si je ne prononçais pas encore le mot parfaitement. Il sortait de ces exercices complètement épuisé! Il m’apprenait aussi le nom des choses en les pointant et en me demandant : « Qu’est-ce que c’est? ». Quand je ne connaissais pas le mot, il me le disait. Plus tard, il me redemandait « Qu’est-ce que c’est? » pour voir si je me souvenais du mot. Je notais tous ces mots avec le nom de mon interlocuteur et la date sur des petits bouts de papier, que je conservais dans des boîtes à tabac en fer-blanc.

Puis, peu à peu, j’ai commencé à prendre les devants. Je demandais la définition des mots que je ne comprenais pas. Je notais l’information et la conservais de la même façon. En 1997, j’ai commencé à enregistrer sur bande les discussions que j’avais avec des aînés utku sur le sens des mots. J’ai aujourd’hui plus de 600 bandes d’une heure, toutes en utku, de ces conversations pendant lesquelles je posais des questions sur les mots notés au fil des ans, je vérifiais les formes et les définitions et où, souvent, j’apprenais de nouveaux mots.

Voici un exemple des discussions que nous pouvions avoir.

J’avais noté le mot qiařuq. Je demande à Allaq : « Est-ce correct? ». Elle me dit que oui, puis je lui demande : « Qu’est-ce que ça veut dire? ». Elle imite le son d’une personne qui pleure. J’écris « pleurer », devinant que c’est ce que le mot signifie. Parfois, quand un mot ne lui dit rien, elle me demande : « Qui t’a appris ce mot? ». Je lui donne le nom de la personne. Si elle pense que cette personne est fiable, elle me répond : « D’accord ». Sinon, elle dit : « Je crois que c’est un mot natsilik » ou « Je pense que cette personne ne parle pas vraiment bien l’utku ». Dans le cas du mot qiařuq, Allaq me confirme qu’il s’agit bien d’un mot utku. Je lui demande donc, d’après mes notes prises en 1968 : « Peut-on utiliser ce mot pour décrire le cri du bœuf musqué? Quelqu’un m’a dit que ça représentait le cri du bœuf musqué ». Elle me regarde d’un air perplexe et me demande : « Qui t’a dit ça? ». Je lui réponds : « Ton père ». Elle dit : « Il voulait sans doute te faire comprendre un autre mot, car les bœufs musqués miaguqtut » (ce qui signifie hurler; on emploie généralement le mot miaguqtuq pour parler du cri des chiens). Je ne pense pas que les bœufs musqués qiařut. Mon père s’est servi d’un mot que tu connaissais pour te faire comprendre le sens de miaguqtut. »

Alors je pose plein de questions pour tenter de délimiter l’extension du sens de ce mot : « Peut-on employer ce mot pour parler du cri des chiens? De celui des renards? Des loups? Des phoques? », pour savoir s’il s’applique à tous les mammifères, à tous les mammifères terrestres, seulement au gros gibier ou seulement aux bœufs musqués. Vous pouvez comprendre maintenant comment le corpus est passé de 10 000 à 34 000 mots!

Voici un autre exemple. J’ai posé la question suivante à un ami qui m’expliquait souvent des choses : « Inutsiaq dit qu’il aime trop sa fille préférée. Qu’est-ce qu’il veut dire par là? » Et mon ami, de répondre : « As‑tu déjà été trop aimée? » Je lui réponds que oui. « Alors, tu sais ce que ça veut dire. »

Plus tard, j’ai demandé à Allaq : « Que signifie katsungaittuq? » Sa réponse n’a pas été : « Ça veut dire avide et exigeant. » Elle m’a plutôt expliqué : « C’est comme ça que tu étais quand tu voulais aller pêcher mais que Pala ne voulait pas t’emmener avec lui. » Elle s’est servie d’un événement qui s’était passé 34 ans plus tôt, événement qu’on se rappelait toutes les deux.

Le sens et les dictionnaires

Un jour, je repensais à la façon dont j’avais appris l’utku. Je me suis alors rendu compte à quel point mes professeurs personnalisaient et mettaient en contexte leurs définitions. Ils m’enseignaient la langue en nous impliquant tous les deux, tant socialement qu’émotionnellement, dans ce que j’étais en train d’apprendre. Pourquoi m’ont-ils enseigné de cette manière? Parce que pour eux, le sens est intimement lié à l’expérience. Niakok, un Iñupiat (Inuit) du nord de l’Alaska, a déjà dit à un anthropologue qu’on n’apprend pas le sens des mots dans les dictionnaires. On ne connaît pas vraiment le sens d’un mot avant d’avoir soi-même fait l’action décrite par le mot, avant d’avoir vécu la situation ou utilisé l’objet que désigne le mot. On ne peut pas savoir ce que « chasser le phoque » signifie tant qu’on n’a pas eu l’occasion de chasser le phoque. On ne sait pas ce que « froid » signifie tant qu’on n’a pas senti la différence entre le froid en mer et le froid sur la terre. On ne sait pas ce que « couteau » signifie tant qu’on n’a pu soi-même utiliser un couteau.

C’est pourquoi les aînés comme Niakok trouvent les dictionnaires inutiles, vides de sens. Mais les jeunes Inuits, comme ceux de la communauté utku de Gjoa Haven, ont appris à appréhender la notion de sens de la même façon que leurs professeurs. Ils vivent dans une société différente et ont de nouvelles préoccupations. Contrairement aux aînés, ils valorisent les dictionnaires, du moins les dictionnaires utku. Ces jeunes ne parlent plus l’inuktitut, encore moins l’utku. Ils veulent apprendre des mots en utku pour pouvoir parler avec leurs aînés et parce que ces mots, qui font partie de leur héritage, les aident à préserver leur identité utku.

Par ailleurs, il y a plus d’une façon d’utiliser un dictionnaire. Tous les jeunes Inuits qui se demandent à quoi ressemblait le quotidien de leurs ancêtres et comment pensaient ces derniers peuvent aller voir un aîné avec un mot du dictionnaire et lui demander : « Que signifie ce mot? ». Ils obtiendront peut-être alors une définition du genre de celles qu’Allaq me donnait. Et ils auront utilisé le dictionnaire d’une manière qui leur sera d’autant plus profitable.

Les dictionnaires trouvent ainsi leur utilité au quotidien.