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Mais qu’en est-il de l’excellence en traduction?

Alain Bernier, trad. a. (ATIO)
Conseil des traducteurs, terminologues et interprètes du Canada (www) Avis d'hyperliens français

2014-06-30

À la suite de la publication de mon article « Quel est le secret d’une bonne traduction? », un bon ami m’a suggéré de renchérir sur la question et de parler de l’excellence en traduction. Mon ami a bien raison, car non seulement il est insuffisant de rendre le message de la langue d’origine avec fidélité et exactitude (éthique), encore faut-il le rendre dans une forme qui respecte à la fois la culture d’origine et la culture d’arrivée (esthétique). Si l’éthique est la pierre angulaire de la traduction, l’esthétique en constitue les chapiteaux.

Dans les domaines technique, scientifique ou commercial, on s’efforcera surtout de respecter la culture d’arrivée, en utilisant les expressions les plus idiomatiques possible. Dans le domaine des relations humaines et des arts, en littérature par exemple, la question devient plus complexe. Peut-on respecter à la fois la culture d’origine et la culture d’arrivée ou doit-on privilégier l’une aux dépens de l’autre?

La question n’est pas aussi décisive dans les cultures à vastes recoupements, comme c’est le cas des cultures occidentales. Toutefois, la question devient plus percutante dans les cultures à recoupements moins étendus.

Il y a quelque temps, j’ai mentionné à des collègues l’adage du prince Mychkine, dans « L’idiot » de Dostoïevski : « La beauté sauvera le monde ». On m’a répondu en émettant bien des doutes. C’est l’esthétique qui m’a d’abord attiré vers la traduction, mais c’est la pratique quotidienne qui m’a amené à me pencher sur des considérations éthiques.

En lisant « Éthique à Nicomaque », je ne peux m’empêcher de remettre en question la théorie d’Aristote selon laquelle la vertu sied au juste milieu, de même que sa théorie du moindre mal. Je crois plutôt qu’il faut viser le Bien ultime, comme l’envisageait Platon, et qu’il faut toujours s’efforcer d’atteindre l’excellence, en traduction comme dans tous les autres domaines de la vie. Si l’on veut accomplir quoi que ce soit, il faut viser l’objectif avec toute la passion, tout le feu sacré que l’on peut dégager.

L’écrivain, comme le concevaient Hugo, Zola et Sartre, est l’avocat du peuple. Le traducteur en est le porte-parole qui lui permet de dépasser les frontières culturelles et de se faire entendre aux quatre coins de l’univers. Mais, souvent, leurs cœurs battent à l’unisson. Lorsqu’on a le courage de ses convictions, les mots sont gravés dans le cœur et il suffit de laisser glisser la plume sur le papier pour les exprimer.

Je me rappelle avoir assisté, au début de ma carrière, à un atelier de l’Association des traducteurs et interprètes de l’Ontario (ATIO) où le conférencier signalait l’importance de la culture générale en traduction. Aujourd’hui, je peux affirmer qu’il avait bien raison! Il y a deux grands tracés de l’apprentissage de la traduction. L’un se base sur l’étude de la grammaire et de la stylistique comparées. L’autre met l’accent sur l’étude de la littérature. Jusqu’à présent, les programmes universitaires privilégient la plupart du temps le premier.

À mon avis, ces deux méthodes sont complémentaires. L’étude de la grammaire et de la stylistique comparées nous dote des techniques de base nécessaires à l’exercice de notre profession. Toutefois, la maîtrise de ces techniques n’est pas suffisante. Pour atteindre l’excellence, nous devons nous plonger sans cesse dans l’étude de la littérature. Elle seule peut nous apporter les expressions idiomatiques et l’élégance du style.

L’étude de la littérature a comme avantage de parfaire nos compétences professionnelles, mais aussi d’enrichir notre expérience culturelle. Comme la traduction est essentiellement la transmission d’une réalité d’une culture à une autre, il est d’une importance vitale que le traducteur soit doté d’un riche bagage culturel.

L’étude de la littérature nous apprend aussi à évaluer les situations, à juger les faits et les circonstances, de même qu’à sonder les cœurs et les reins. Toutes ces aptitudes sont bien utiles lorsqu’il s’agit de sous-peser les nuances d’un texte et de les transposer dans une autre culture. À cela s’ajoute l’enrichissement de la personnalité, qui permettra au traducteur d’avoir la force de caractère nécessaire pour transmettre le message avec intégrité professionnelle. L’excellence en traduction est notre contribution à l’art et à la beauté. Ne la sous-estimons pas, car dans un pays comme le Canada, elle est le mortier qui lie la mosaïque culturelle.