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La petite histoire d’un dictionnaire inuit (1re partie)

Jean Briggs, Ph. D., professeure émérite
Département d’anthropologie
Université Memorial de Terre-Neuve

2014-06-23

Je suis anthropologue spécialisée en ethnopsychologie. Dans les années 1960, je suis allée vivre dans une famille utkuhiksalingmiut (utku) d’une petite communauté de l’Arctique central canadien. J’y ai fait deux séjours pour étudier le rôle des émotions dans la vie sociale des habitants de la communauté : un premier d’une durée de 17 mois de 1963 à 1965, puis un second de 8 mois en 1968. Comme les Utku ne parlaient qu’inuktitut, j’ai appris leur dialecte pour pouvoir communiquer avec eux. Je poursuis aujourd’hui un projet de rédaction de deux dictionnaires de l’utkuhiksalingmiutitut. Laissez-moi vous en parler.

L’utilité des dictionnaires

Le dialecte utkuhiksalingmiutitut n’a jamais été consigné par écrit. En fait, il n’existe aucun dictionnaire des dialectes parlés dans l’Arctique central. J’aide donc à combler ce manque. Il est urgent de consigner par écrit le dialecte utku tel qu’il était parlé dans les années 1960, car il change rapidement. Il est aussi en train de disparaître, étant remplacé par l’anglais et par d’autres dialectes parlés à Gjoa Haven et à Baker Lake, où vivent aujourd’hui les Utku. Les aînés des communautés eux‑mêmes commencent à oublier certains mots qui ne sont plus en usage de nos jours.

Étant donné que l’inuktitut est une langue officielle du Nunavut, le gouvernement doit pouvoir fournir des documents dans tous les dialectes aux fonctionnaires, aux interprètes, aux traducteurs ainsi qu’à l’ensemble de la population du Nunavut. Le gouvernement tente d’inventer des mots pour désigner les nouvelles réalités dans différents domaines (droit, médecine, etc.). Au lieu d’emprunter simplement les mots anglais, on crée de nouveaux mots basés sur des mots en inuktitut. Par exemple, le mot utku qaritaur^aq signifie littéralement « ressemble à un cerveau ». Aujourd’hui, ce mot signifie « ordinateur ». (Le caractère [r]se prononce comme la lettre « r » en français, tandis que le caractère [r^] se prononce comme la lettre « r » en anglais.) Les linguistes ont eux aussi besoin des dictionnaires pour mieux comprendre l’histoire de l’inuktitut et son évolution.

Les Utku de Gjoa Haven tiennent à avoir un dictionnaire de l’utkuhiksalingmiutitut pour les aider à préserver leur identité. La langue fait partie intégrante de la construction de l’identité culturelle et personnelle. On n’a qu’à penser à la situation du français au Québec ou à l’élimination des langues autochtones dans les pensionnats. À Gjoa Haven, où le dialecte natsilik domine, les habitants négligent souvent la prononciation des mots en utku. Nos dictionnaires donnent les graphies en utku, ce qu’apprécient les Utku. Dans un même ordre d’idées, lors d’un atelier sur la terminologie géographique qui avait lieu à Gjoa Haven, seuls des aînés natsilik ont été consultés. Les Utku apprécient donc le fait que nos dictionnaires contiennent les mots en utkuhiksalingmiutitut qui désignent les mêmes réalités géographiques.

La structure de l’inuktitut

En inuktitut, chaque mot est un ensemble de parties de mots qui ont leur propre signification, comme les mots d’une phrase en français. Un verbe inuktitut ressemble à un train. Le mot inuktitut le plus long que je connais est qupannuaqpaaryuaq-hiu-qati-gi-yuma-ngngit-taatigut-luunnii-nnguuq, qui signifie « ils ont dit qu’ils ne voulaient même pas venir avec nous chasser les petites alouettes hausse-col ». La locomotive de ce train, qu’on appelle la base, est qupannuaqpaaryuaq (petite alouette hausse-col). Les wagons qui suivent sont des post-bases (ou suffixes), qui signifient « ne voulaient pas chasser ensemble ». Le fourgon de queue (c’est-à-dire la terminaison qui, techniquement, est une forme fléchie) sert à marquer le mode et la personne, qu’on peut assimiler à un pronom (ils, nous). Viennent ensuite deux autres post-bases, qui signifient « même » et « dire ».

En inuktitut, un nom est composé d’une base suivie d’une ou de plusieurs post-bases. Par exemple, le mot qarita-ur^aq, « ordinateur », est composé de qaritaq, la base signifiant « cerveau », et de -ur^aq, une post-base signifiant « ressemble à ».

La division d’un mot en base et en post-bases n’est qu’une des nombreuses différences entre l’inuktitut et l’anglais. Ce n’est, en fait, que la pointe de l’iceberg. En inuktitut, on emploie soit des mots individuels, soit des mots collectifs. Ainsi, certains marqueurs du mode et de la personne renvoient à deux personnes ou plus, comme le mot signifiant « petites alouettes hausse-col ». D’autres marqueurs, comme niri-vunga (« je mange »), ne renvoient qu’à une seule personne (« je »).

L’inuktitut compte neuf modes. Les plus simples sont les suivants : le mode déclaratif (produire un énoncé); l’interrogatif (poser une question); le causatif (produire un énoncé causal ou parler de quelque chose qui s’est produit dans le passé); le conditionnel (parler de quelque chose qui pourrait se produire dans le futur). Un jour, un traducteur de la Bible m’a dit qu’en inuktitut, il faut dire « si Jésus vient », et non pas « quand Jésus viendra ».

L’inuktitut comporte trois nombres : le singulier, le duel et le pluriel, et quatre personnes : je, tu, il/elle/ils et celui-là/ceux-là. Les marqueurs de personne et de mode sont combinés pour donner une forme fléchie. Et puisque les marqueurs de personne diffèrent d’un mode à l’autre, l’inuktitut compte plus de 600 « pronoms ».

Notre grand dictionnaire donnera la définition de plusieurs milliers de bases – ces parties de mot qui donnent le sens du verbe ou du nom. Pour sa part, le petit dictionnaire contiendra environ 309 post-bases – ces parties de mot qui viennent ajouter des détails à la base. Il donnera des exemples des différents usages des post-bases.

La conception d’un dictionnaire

À l’heure actuelle, notre banque de données informatisées contient environ 34 000 mots en inuktitut, tous tirés du langage courant et enregistrés sur bande. Cette banque de données sera archivée en ligne et accessible à tous. Toutefois, les mots de cette banque ne seront pas tous dans le dictionnaire, au même titre que toutes les phrases de la langue anglaise ne se retrouvent pas dans le dictionnaire. Si l’on comprend facilement le sens d’un mot à l’aide de la base et des post-bases, comme dans le cas du mot « petites alouettes hausse-col », ce mot n’a pas sa place dans le dictionnaire. Cependant, un mot comme qaritaur^aq serait dans le dictionnaire étant donné que l’assemblage de ses parties donne « ressemble à un cerveau », alors qu’en fait le sens du mot est « ordinateur ».

Pour définir un mot, il faut bien cerner les différents domaines auxquels il s’étend. Pour ce faire, il faut poser des questions et écouter attentivement les locuteurs pour comprendre les contextes d’utilisation des mots. Prenons, par exemple, la base pilak- qui, en utku,signifie « dépecer un mammifère marin, en coupant entre la graisse et la viande ». Il a aussi acquis le sens de « faire une chirurgie ». Il serait donc inexact de dire qu’il signifie « dépecer un animal », « écorcher » ou « couper ». La langue utku compte 14 mots pour décrire l’action de couper, de casser et de déchirer, parmi lesquels les locuteurs choisissent celui qui convient en fonction de cinq dimensions : l’orientation de la coupe, l’instrument utilisé, la matière endommagée, etc.

Nos dictionnaires comprendront des exemples de phrases illustrant l’utilisation des bases et des post-bases, comme l’ont fait au moins deux autres lexicographes : Jacobson, Yup’ik Eskimo Dictionary,1re éd., Fairbanks, 1984, et Jeddore, Labrador Inuit Uqausingit, 1976.