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Y a-t-il un rédacteur-traducteur-réviseur multilingue dans la salle?

Sylvie Goulet, rédactrice agréée
Société québécoise de la rédaction professionnelle

2014-05-12

Les offres d’emploi en communication et plus particulièrement en traduction, en rédaction et en révision ne manquent pas, sur le Web comme ailleurs. Pourtant, il y a de quoi s’inquiéter quand on y regarde de près. En effet, on constate actuellement une surenchère des compétences exigées par les entreprises et une multiplication exponentielle des postes ou des mandats requérant des super rédacteurs-traducteurs-réviseurs multilingues et polyvalents.

Quand un exemple vaut mille mots

Voici un exemple assez révélateur du type d’offre diffusé. L’entreprise est à la recherche de candidats pour le poste de rédacteur, réviseur et recherchiste. Or, quand on lit la description de tâches, on se rend compte que la personne doit aussi être en mesure de :

  • rédiger, réviser et traduire en anglais et en français, de même qu’en espagnol au besoin;
  • générer et développer des concepts qui seront utilisés pour concevoir du matériel promotionnel;
  • planifier, diriger et gérer des campagnes de communication interne;
  • participer à la conception et à la réalisation de l’intranet;
  • assurer la recherche, la gestion et l’analyse d’information, d’études et de statistiques;
  • être responsable des archives écrites.

Ouf!

Un cas unique?

De moins en moins. En fait, la tendance aux postes exigeant le bilinguisme parfait est à ce point répandue que même une université de renom cherchait récemment un professeur pour enseigner la traduction de l’anglais au français et, si possible, du français à l’anglais. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, cette même université exhortait ses étudiants à ne traduire que vers leur langue maternelle.

Bilinguisme fonctionnel vs bilinguisme professionnel

Il est vrai que le Québec compte le plus grand nombre de personnes bilingues au pays. En effet, selon le Recensement de 2011, 42,6 % des résidents québécois ont déclaré pouvoir soutenir une conversation en français et en anglais1. Or, quand il est question de « soutenir une conversation », on est loin de la rédaction, de la traduction et de la révision professionnelles dans les deux langues. De fait, être bilingue ne garantit en rien la parfaite compétence dans les deux langues. D’ailleurs, à notre connaissance, aucun programme d’études au Québec ni au Canada ne forme des rédacteurs-traducteurs-réviseurs bilingues pour pourvoir ce genre de postes.

Vouloir faire d’une pierre deux coups : légitime, mais risqué

Évidemment, dans un contexte où l’économie connaît des difficultés et où les employeurs doivent s’efforcer de garder la tête hors de l’eau, il est tentant d’essayer de pourvoir deux postes par une seule et même personne. Mais, en même temps, de nombreuses entreprises se plaignent de la rareté de la main-d’œuvre qualifiée… Doit-on s’en étonner quand on lit une description de tâches que même un langagier d’expérience, à la solide feuille de route, ne peut remplir de manière professionnelle… et honnête?  

Ce n’est pas la main-d’œuvre qui manque, mais plutôt une connaissance réaliste du métier et des limites propres à la maîtrise de la rédaction, de la traduction et de la révision. Qu’un traducteur soit en mesure de rédiger et de réviser dans sa langue maternelle est normal, mais que cette même personne puisse le faire tout aussi parfaitement dans une autre langue est beaucoup plus rare. Quand on travaille à la pige, on peut toujours se tourner vers un collègue pour se faire réviser. Dans le cas des salariés, l’employeur s’attend à ce que ses employés lui fournissent des textes parfaits dans les deux langues, et il refusera probablement de payer un réviseur externe pour s’assurer de la qualité du travail.

Que faire alors?

Il serait temps que les organismes, les associations, les ordres et les universités, qui défendent les intérêts des langagiers, établissent des balises claires à cet égard. Ils devraient voir aussi à les diffuser largement pour que les donneurs d’ouvrage aient une meilleure idée de ce qu’ils peuvent exiger de leurs ressources langagières, pigistes ou autres. Personne n’aurait l’idée de demander à un ingénieur en mécanique d’exceller aussi en génie informatique. Ce sont des formations différentes qui appellent une expertise particulière et que personne ne remet en question.

Le parfait bilinguisme, à l’oral comme à l’écrit, est une denrée rare. Il ne faudrait pas que, par manque de contrats, des pigistes ou même des salariés choisissent de se lancer dans l’aventure, tout en sachant pertinemment que leur rédaction, traduction ou révision, dans l’une ou l’autre langue, ne sera sans doute pas à la hauteur des standards d’excellence que nous souhaitons tous appliquer dans notre profession. 

Se tenir debout!

En tant que représentants de la profession langagière, nous devrions être en mesure de nous affirmer et d’aider les employeurs et les donneurs d’ouvrage à s’y retrouver quand il est question de services langagiers. Cela s’applique autant aux tarifs à payer qu’au travail à exécuter. Si les premiers intéressés que nous sommes ne font rien pour changer la donne, c’est le marché qui s’en occupera, et nous risquons fort de ne pas en apprécier le résultat.

Retour à la note1 Statistique Canada, Le Quotidien, Étude : L’évolution du bilinguisme français-anglais au Canada de 1961 à 2011 (consultée le 18 mars 2014).