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Traduction et interprétation : bribes d’histoire

Bekircan Tahberer, trad. a.
Conseil des traducteurs, terminologues et interprètes du Canada

2014-04-07

L’interprétation et la traduction ont dû devenir populaires dès les premiers contacts entre cultures de langue différente. S’il est malaisé de situer dans l’histoire les débuts de l’interprétation, on peut cependant affirmer sans grand risque d’erreur que la traduction est née avec l’avènement de l’écriture.

Vers la fin du IVe millénaire et le début du IIIe millénaire av. J.-C., les Sumériens mettent au point une écriture appelée « cunéiforme », littéralement, « en coin »; au moyen d’un bâtonnet taillé, le stylet, on écrit sur des tablettes d’argile. Au départ, on consigne grâce à des images, les pictogrammes, de l’information commerciale et administrative; avec le temps, des symboles font leur apparition, symboles représentant des idées, puis des sons, habituellement des syllabes. Dans les derniers stades de son développement, l’écriture cunéiforme compte environ 600 signes d’usage courant.

L’écriture cunéiforme est adoptée par un peuple parlant une langue sémitique, l’akkadien; d’autres peuples l’utilisent jusqu’au dernier siècle avant l’ère chrétienne. Les Babyloniens et les Assyriens, qui parlent des dialectes de l’akkadien, écrivaient leur langue et, à l’occasion, le sumérien, avec des caractères cunéiformes. Au cours du IIIe millénaire av. J.-C., une symbiose culturelle s’accomplit entre Sumériens et Akkadiens et le bilinguisme est alors très courant.

Jamais les langues n’ont été à l’abri de l’intrusion de mots étrangers, et tant les traducteurs que les interprètes devaient faire preuve de grande prudence afin d’en rendre les nuances avec fidélité. À Rome à l’époque de la République et de l’Empire, la traduction de livres anciens par des traducteurs professionnels était courante. Toutefois, les aristocrates devaient connaître le grec. Il n’était pas rare de les entendre citer des vers d’auteurs et de poètes grecs de jadis et de donner ensuite une traduction de leur cru. De nombreux empereurs romains parlaient très bien le grec, à ce qu’on dit. Ainsi Tibère, qui a régné de 14 à 37 apr. J.-C., parlait grec, mais n’employait que le latin dans certaines situations, notamment au sénat. Suétone, historien romain (vers 69-122 apr. J.-C.), écrivait dans ses Vies des douze Césars :

[…] avant de prononcer le mot monopole, il s’excusa d’être obligé de recourir à ce terme étranger. Une autre fois même, comme il avait, durant la lecture d’un sénatus-consulte, entendu le mot ἔμϐλημα [litt. « emblème », ornement en relief d’un vase], il déclara qu’il fallait remplacer ce terme et chercher un mot latin pour le substituer à ce vocable étranger, ou, si l’on n’en trouvait pas, traduire la chose même en plusieurs mots, en employant une périphrase1.

La qualité des professionnels de la langue n’a sans doute pas été uniforme au cours des âges; il n’empêche que ceux qui avaient besoin de traducteurs et d’interprètes s’intéressaient à la formation ainsi qu’à l’établissement de normes pour le métier. Au cœur du travail du traducteur et de l’interprète il y a la connaissance du domaine et le respect de la plus grande discrétion, surtout dans des situations d’extrême gravité. Au Ier s. av. J.-C., César, proconsul en Gaule, disait dans son récit épique, Guerre des Gaules, qu’il avait écarté ses interprètes ordinaires et demandé à C.V. Troucillus, chef en Gaule et ami proche, de lui servir d’interprète parce qu’il avait en lui entière confiance en toutes matières. Il ne pouvait en dire autant de ses interprètes ordinaires et préférait donc s’en remettre à un ami. César faisait campagne en Gaule et, à l’évidence, ne parlait pas gaulois; il voulait s’entretenir avec Diviciac, un des chefs des Éduens, peuple gaulois de la Gaule celtique établi entre l’Arar et la Liger – la Saône et la Loire dans la France d’aujourd’hui. César avait appris que Dumnorix, frère de Diviciac, l’avait trahi; avant de le punir, il voulait parler à Diviciac, son allié, pour ne pas l’offenser. Cette situation, très délicate, n’aurait pu se résoudre avec des interprètes ordinaires; elle réclamait le concours d’un ami intime2.

Sir Paul Ricaut, consul à Smyrne, dans l’empire ottoman, au XVIIe siècle, témoigne de l’importance de la formation des interprètes. Dans son livre Histoire de l’empire ottoman, il fait l’éloge de « l’école française » :

Les Français avaient adopté un excellent modèle pour préparer des jeunes au métier de truchement ou d’interprète; voilà quelques années, douze jeunes gens ont été envoyés à Smyrne et y ont appris au couvent des Capucins le turc et le grec vulgaire. Par la suite, ils ont été affectés dans les divers comptoirs et les plus brillants, près l’ambassadeur à Constantinople3.

Diplomate de métier, Sir Paul avait observé les façons de fonctionner dans l’administration ottomane et précisait :

Mais sur tout un Ministre public doit avoir un Interpréte courageux, eloquent & avisé. Je dis courageux, parce qu’il doit souvent parler devant des personnes eminentes en dignité, & qu’il ne doit pas s’étonner des regards furieux d’un tyran4.

Les traducteurs et interprètes professionnels savent bien qu’ils doivent suivre certaines règles et respecter les règlements des autorités. Évidemment, jamais un traducteur ou un interprète ne commettrait délibérément des erreurs, et il est réconfortant tout de même de savoir qu’il existe aujourd’hui des assurances contre les fautes professionnelles. À l’époque, le travail de l’interprète était parfois si délicat que toute faute pouvait entraîner de très graves conséquences. Il ne s’agissait pas obligatoirement d’erreurs d’interprétation. Il suffisait qu’une phrase soit dite d’une façon jugée impolie ou blessante par son destinataire pour que l’interprète se trouve dans de beaux draps. Sir Paul décrit les périls qui guettent l’interprète insouciant et les difficultés pour l’ambassadeur :

On a vû souvent l’Ambassadeur obligé de se mettre entre le Premier Visir & son Interpréte, pour empescher ses emportemens, quoiqu’il n’eût fait autre chose que de rapporter fidélement ce que son Maître luy avoit ordonné. Il y en a quelques uns neanmoins qui ont esté mis en prison, ou que l’on a mesme fait mourir pour cela seulement, comme nous l’avons dit dans le Chapitre precedent. Cette tyrannie & cette presomption des premiers Ministres Turcs, vient de ce que la pluspart de ces Interprétes sont nez sujets du Grand-Seigneur; ce qui fait qu’ils ne peuvent souffrir qu’ils disent les moindres choses qui approchent de l’égalité & de la contestation, ne faisant aucune différence entre la pensée de l’Ambassadeur & l’explication de son interpréte. C’est pourquoy, à mon avis, il seroit tres avantageux pour ceux de nostre nation, de faire un seminaire de jeunes Anglois qui eussent de l’esprit, dans lequel il apprissent parfaitement la langue Turque, afin de les revétir de cette charge; parce qu’ils pourroient avec moins de peril, & avec plus d’honneur pour leurs Maîtres, & plus d’avantage pour le public, exprimer hardiment & sans bassesse, comme font ordinairement les autres Interprétes, tout ce qu’on leur feroit dire5.

Sir Paul fait ressortir les sensibilités culturelles et politiques dont le respect lubrifie les négociations dans un contexte d’interprétation et épargne de mauvais traitements à l’interprète.

Pour qui parle au moins deux langues, traduire ou interpréter peut sembler facile. Les choses peuvent toutefois se gâter rapidement si la formation ou l’expérience fait défaut. Beaucoup d’acquis ont été faits à ce jour en traduction et les aspirants traducteurs ou interprètes peuvent facilement approfondir leur formation et élargir leur expérience. Toutefois, les conditions décrites par Sir Paul se rencontrent encore malheureusement. La vie en démocratie ne doit jamais nous faire perdre de vue que même de nos jours, des traducteurs et des interprètes sont maltraités et, parfois, craignent pour leur sécurité, surtout dans les zones de guerre.



Retour à la note1 Suétone, Vies des douze Césars, traduit par H. Ailloud, Paris, 1961, Livre III, p. lxx-lxxi.

Retour à la note2 César, Guerre des Gaules, traduit par L.-A. Constans, Société d’édition « Les belles lettres », 1964, Livre I, p. 18-19.

Retour à la note3 Sir Paul Ricaut, Histoire de l’empire ottoman, traduit par M. Briot, Amsterdam, 1714, Livre I, chap. XX (notre traduction; le paragraphe cité n’est pas dans la traduction de Briot).

Retour à la note4 Ibid., p. 225.

Retour à la note5 Ibid., p. 225-226.