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La technologie et la langue : ce qui change et ce qui ne change pas

Gerard Van Herk
Département de linguistique
Université Memorial de Terre-Neuve

2014-02-24

Les spécialistes de la langue et une grande partie de la population croient que la technologie a un effet considérable sur la langue, un effet le plus souvent négatif. On devine facilement d'où vient cette idée : ceux qui travaillent dans le domaine de la langue ou de la technologie voient régulièrement des mots et des expressions apparaître et se répandre à la vitesse grand V aux quatre coins de la planète. Par contre, selon la recherche empirique, les fondements de la langue changent très lentement et la technologie n'a qu'un effet marginal, tout au plus.

Penser que la langue se détériore ou qu'on nivelle par le bas ne date pas d'hier. Les sociolinguistes James et Lesley Milroy (1985) associent cette idée à une « tradition de plainte » très répandue selon laquelle ceux qui y adhèrent croient que la langue (ainsi que les mœurs et d'autres caractéristiques sociales) a déjà été parfaite à une certaine époque, et que tout s'est mis à déraper à cause de la musique, ou de la jeunesse dépravée, ou des professeurs laxistes, ou, souvent, des nouvelles technologies. En réalité, la langue change très lentement, trop lentement pour être vraiment affectée par l'argot souvent éphémère et les mots désignant de nouveaux concepts. Par exemple, en anglais, le changement de la prononciation des mots en wh‑ (qui a fait en sorte que whale et wail sonnent maintenant pareil) s'est échelonné sur plusieurs générations (Chambers 2002). De plus, beaucoup d'autres changements qui semblent récents existent depuis des décennies; selon une recherche de Shana Poplack et de collègues de l'Université d'Ottawa, la troncation du ne (comme dans J'sais pas au lieu de Je ne sais pas) était déjà presque totalement assimilée par les Québécois nés dans les années 1850.

Les gens craindraient les effets nuisibles de la technologie depuis longtemps. Au milieu du 19e siècle, un auteur anonyme avait prédit que les dialectes britanniques allaient bientôt disparaître à cause des nouvelles technologies de l'époque qu'étaient le train à vapeur et le télégraphe. (On supposait que les locuteurs des dialectes en question et de la langue standard allaient se voir davantage en personne grâce aux voyages en train, supposition assez réaliste. Il est par contre difficile d'imaginer l'influence du télégraphe sur la langue… Se peut‑il que les jeunes de l'époque s'envoyaient des messages du type « LOL » en code Morse?) De nos jours, les dialectes sont en fait bien vivants, même s'ils comportent de légères différences linguistiques par rapport à ceux d'il y a deux siècles et que leurs frontières ne sont plus tout à fait les mêmes.

Alors pourquoi l'idée que la langue change à cause de la technologie, surtout à cause des médias de masse, est‑elle si répandue? On peut pointer plusieurs responsables. Les journalistes aiment les histoires à propos de la langue, leur gagne‑pain, et adorent les histoires sur l'influence des médias électroniques. Les éducateurs et les responsables des politiques éducatives ont longtemps espéré des solutions technologiques simples et économiques aux problèmes d'apprentissage de la langue et d'alphabétisation (l'émission Sesame Street a été conçue à l'origine principalement pour corriger les lacunes présumées – souvent non fondées – des enfants de la classe ouvrière). Cependant, en réalité, les médias électroniques comme la radio et la télévision ont eu peu d'effet sur la langue. La langue change sous l'effet de l'interaction, et les médias traditionnels sont unidirectionnels.

En sachant tout cela, on peut se demander quel effet ont Internet et les médias semblables sur la langue. Les nouvelles technologies sont beaucoup plus interactives que les médias traditionnels, et certaines technologies (comme la messagerie instantanée et Twitter) imposent des contraintes linguistiques. Les recherches menées jusqu'ici (par exemple : Baron 2003, Tagliamonte et Denis 2008) montrent que l'effet est limité pour l'instant. La langue utilisée en ligne reflète plutôt une variation réelle de la langue de l'utilisateur. En fait, elle a un effet sur ce que l'utilisateur connaît de la langue : les jeunes d'aujourd'hui connaissent beaucoup mieux les usages sociaux et stylistiques et la signification des différents genres et types de langage, et ils sont en mesure d'en discuter en utilisant des termes métalinguistiques comme mème et trope. Les recherches que j'ai menées avec des collègues (Van Herk et OIP 2006) sur les sous‑cultures en ligne montrent que les utilisateurs sont capables d'utiliser ces connaissances (et l'usage) pour déterminer face à quelle sous‑culture ils se trouvent (par exemple, les jeunes fanas d'informatique évitent les formes stéréotypées fondées sur le sexe, beaucoup plus que les gens de la génération de leurs parents, ce qui laisse croire qu'ils appliquent des pratiques de création identitaire conscientes).

Il est possible que les technologies interactives agissent un jour, en profondeur, sur l'utilisation réelle de la langue par un effet intermédiaire sur les attitudes linguistiques. La conscience métalinguistique des utilisateurs est alimentée par des représentations du langage des autres qui sont riches sur le plan idéologique – des émissions humoristiques comme Les Simpson et des sites Web comme Engrish.com stigmatisent l'anglais des locuteurs ayant une autre langue maternelle ou employant un dialecte. On peut supposer que les utilisateurs seront tentés d'acquérir ou de renforcer une vision négative des caractéristiques linguistiques en question, et de tenter d'éliminer ces caractéristiques de leur langage. De plus, la technologie influence la façon dont on étudie la langue, car elle donne aux chercheurs un accès à un grand nombre de données et à des outils d'analyse très sophistiqués.

Peut‑être devrons‑nous examiner de nouveau la question dans 50 ans!

Ouvrages

BARON, Naomi (2003). « Why email looks like speech: Proofreading pedagogy and public face », dans New Media Language, sous la direction de Jean Aitchison et Diana M. Lewis, London, Routledge, p. 85‑94.

CHAMBERS, J.K. (2002). « Dynamics of dialect convergence », Journal of Sociolinguistics, vol. 6, no 1, p. 117‑130.

MILROY, James et Lesley MILROY (1985). Authority in language: Investigating language prescription and standardisation, London, Routledge & Kegan Paul.

POPLACK, Shana et Anne ST‑AMAND (2007). « A real‑time window on 19th century vernacular French: The Récits du français québécois d'autrefois », dans Language in Society, vol. 36, p. 707‑734.

TAGLIAMONTE, Sali A. et Derek DENIS (2008). « Linguistic ruin? LOL! Instant messaging and teen language », dans American Speech, vol. 83, no 1, p. 3‑34.

VAN HERK, Gerard et the Ottawa Intensifier Project (2006). That's so tween: Intensifier use in on‑line subcultures. NWAV 35, Columbus (Ohio), p. 9‑12.