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Nouveau pays, même carrière

Traducteurs et interprètes judiciaires agréés et administration de la justice au Canada

Fariborz Khasha, notaire, interprète judiciaire agréé, traducteur agréé, Society of Translators and Interpreters of British Columbia (STIBC)
Conseil des traducteurs, terminologues et interprètes du Canada

2014-02-17

J'ai obtenu ma première attestation professionnelle canadienne, l'agrément en interprétation judiciaire, environ un an après avoir quitté l'Iran pour m'installer dans la magnifique Colombie‑Britannique avec ma femme et nos deux pré‑ados. Je l'ai reçue en septembre 1998 de la Society of Translators and Interpreters of British Columbia (STIBC), après un examen de compétence, oral et écrit, dans la combinaison farsi‑anglais.

Le titre d'interprète judiciaire agréé (int. jud. a.) est protégé, réservé aux membres de la STIBC en vertu de la Society Act (loi sur les sociétés [traduction], à l'instar des autres titres de même nature : traducteur agréé (trad. a.), interprète de conférence agréé (int. conf. a.), terminologue agréé (term. a.). La STIBC compte quelque 300 traducteurs et interprètes agréés qui travaillent dans plus de 80 combinaisons linguistiques.

Plus tôt en 1998, j'avais passé un test de compétence linguistique et de traduction de la Commission de l'immigration et du statut de réfugié, principal tribunal administratif au Canada en matière d'immigration et de statut de réfugié. J'ai donc repris ma carrière de traducteur dans notre pays d'adoption. Le farsi, qu'on appelle aussi persan, est parlé surtout en Iran, où il est la langue officielle. J'avais reçu une accréditation de « traducteur officiel » du ministère de la Justice iranien en 1983 et, avant d'immigrer au Canada, j'étais propriétaire d'un cabinet de traduction bien coté dans la capitale, Téhéran. Peu après mon arrivée en Colombie‑Britannique, en juillet 1997, j'ai vu que je pourrais poursuivre cette carrière dans un cadre différent. Fort de l'accréditation de la CISR et de l'agrément de la STIBC un an plus tard, j'ai commencé à offrir des services de traduction et d'interprétation à divers clients des administrations fédérale et provinciale, dont Citoyenneté et Immigration Canada, la Commission de l'immigration et du statut de réfugié, l'Agence des services frontaliers du Canada, le Bureau de la traduction de Travaux publics et Services gouvernementaux Canada, les Services aux tribunaux au ministère provincial du Procureur général, le Programme des candidats de la Colombie‑Britannique et la Société d'assurance de la Colombie‑Britannique. J'ai également travaillé avec de nombreux cabinets d'avocats en Colombie‑Britannique et avec des particuliers qui voulaient des services de traduction de documents et d'interprétation judiciaire. En mai 2004, j'ai eu l'honneur de recevoir, de la Cour suprême de la Colombie‑Britannique, un permis d'exercice permanent de notaire dans la province.

L'interprète judiciaire et la Charte

Le sous‑titre « Garanties juridiques » de la Charte canadienne des droits et libertés renferme une disposition explicite, l'article 14, sur le rôle décisif des interprètes judiciaires pour l'administration régulière et équitable de la justice. En voici le libellé : « La partie ou le témoin qui ne peuvent suivre les procédures, soit parce qu'ils ne comprennent pas ou ne parlent pas la langue employée, soit parce qu'ils sont atteints de surdité, ont droit à l'assistance d'un interprète. » La Charte garantit donc le droit d'une personne à l'application régulière de la loi et sa participation effective pendant toutes les procédures auxquelles elle est partie.

Facile, l'interprétation?

Interpréter, pour certains, peut sembler facile. Toutefois, dans le cadre du tribunal, dans la cacophonie des propos, la chose devient très complexe et exigeante. Il faut connaître en profondeur les deux langues et les deux cultures, avoir des capacités cognitives très développées telles l'écoute, la compréhension, la mémoire, et des compétences linguistiques pour traiter les mots à interpréter. L'interprète doit avoir une grande vivacité d'esprit. Il est essentiel qu'il préserve les éléments sociolinguistiques tels le niveau de langue, le style, le ton et l'intention du locuteur, lors du transfert des mots de la langue de départ à la langue d'arrivée; l'interaction subtile de ces éléments ne rend que plus complexe la prestation de l'interprète, qui doit reconnaître et analyser simultanément tous les aspects des deux langues et faire des choix instantanément afin que les termes décrivent exactement la situation des vies ou des choses en cause. Le rôle du juge aussi est déterminant. D'ailleurs, des procès n'ont‑ils pas été annulés parce que les services de traduction n'étaient pas adéquats, comme le prévoit l'article 14 de la Charte? Dans l'arrêt R. c. Tran [1994], A.C.S. no 16 (QL), la Cour suprême du Canada a ordonné la tenue d'un nouveau procès après qu'il eut été établi que l'interprète avait résumé les éléments de preuve plutôt que d'en faire la traduction intégrale.

Le Code de déontologie des langagiers professionnels en Colombie‑Britannique

Au Canada, aucune loi, fédérale ou provinciale, ne régit expressément le travail des traducteurs et des interprètes judiciaires agréés. Toutefois, les principaux donneurs d'ouvrage, Citoyenneté et Immigration Canada, le Bureau de la traduction, le ministère provincial du Procureur général, ont colligé les règles de l'industrie qui touchent leurs traducteurs et interprètes contractuels. En Colombie‑Britannique, la STIBC est le principal organisme de promotion des intérêts des traducteurs et interprètes avec mission de servir le public. La STIBC, association professionnelle sans but lucratif constituée en 1981, est l'un des principaux membres de l'organisme faîtier national, le Conseil des traducteurs, terminologues et interprètes du Canada (CTTIC), lui‑même membre de la FIT, la Fédération internationale des traducteurs, organisme mondial dans le domaine. Tous les membres de la STIBC, agréés et candidats à l'agrément, travaillent à accomplir la mission première de la STIBC en respectant le Code de déontologie et en se soumettant à un processus rigoureux d'agrément.

Les traducteurs et la montée du multiculturalisme au Canada

En octobre 2011, Statistique Canada publiait ses plus récentes données du recensement de 2011, qui illustraient ce que CBC News appelait « la montée du bilinguisme », pas nécessairement dans les deux langues officielles cependant. En effet, quelque 200 langues forment le paysage linguistique canadien. De fait, 5,8 millions de personnes – 17,5 p. 100 de la population – parlent au moins deux langues au foyer, 1,3 million de plus que dans les statistiques de 2006. Selon d'autres chiffres, plus de 520 000 personnes ne pourraient parler l'une ou l'autre langue officielle. Il y a là un contingent important de la population pour qui l'accès à la justice se révélerait problématique. Or, pour qu'il en soit autrement, il faut former et agréer encore plus de traducteurs et d'interprètes dans de multiples combinaisons linguistiques qui pratiqueront partout au pays.