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Un bon ami m'a dit un jour…

Par Alain Bernier, B.A., M. Sc. Comm., FLMI, trad. a.
Conseil des traducteurs, terminologues et interprètes du Canada

2013-11-04

Un bon ami m'a dit un jour : « Il vaut mieux lire des auteurs qui posent des questions que des auteurs qui donnent des réponses ». Je me suis par la suite efforcé d'adapter ce conseil non seulement à la lecture, mais aussi à plusieurs aspects de ma vie, si bien que lorsque je reçois une réponse, je passe souvent à l'étape suivante, qui est celle de poser une autre question.

En traduction, j'ai trouvé une multitude d'occasions d'appliquer ce conseil. Je m'efforce d'analyser le texte, ce qui m'amène habituellement à me poser des questions qui me font approfondir le contexte. Et ma soif de réponses me pousse à chercher davantage, soit sur Internet, soit dans d'autres sources de référence.

S'il s'agit d'un texte d'actualité, je lis les articles de journaux qui s'y rapportent, afin de mieux comprendre le sujet, mais aussi de faire le dépouillement terminologique et de trouver les expressions idiomatiques.

S'il s'agit d'un texte de fond, je lis des articles sur Internet, ou des chapitres de bouquins qui traitent du sujet, déambulant de question en réponse et de réponse en question. Si par la suite, il me reste d'autres questions et qu'il m'est possible de le faire, je m'adresse à l'auteur du texte, respectueusement, mais comme un lecteur éclairé et averti. Tout cela afin de m'assurer de bien comprendre le texte et de bien le rendre dans toutes ses nuances, car comme disait Boileau : « Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement. Et les mots pour le dire viennent aisément. »

Lors de la publication de Suite française, des circonstances personnelles m'ont amené à lire tout d'abord en anglais ce grand roman d'Irène Némirosky, puis à le faire dans la langue originale. La traduction du français à l'anglais de Sandra Smith est superbe. Dans un des passages du roman, Irène Némirosky décrit un chat et s'amuse à faire compétition à La chatte de Colette : « Le chat, soulevant du museau les franges du fauteuil, regardait ce spectacle d'un air grave, étonné et rêveur… Quelques instants plus tard, la poudrière sauta. » (Tempête en juin, ch. 20, pp. 171‑174.) Ce passage est tellement bien traduit que le lecteur peut déceler la compétition littéraire entre les deux grands auteurs.

Traduire ne se limite donc pas à rendre le sens, mais il faut aussi rendre l'intention de l'auteur, savoir faire vibrer le lecteur comme l'auteur l'a fait. Et pour cela, il ne suffit pas de bien comprendre le texte. Il faut aussi bien comprendre l'auteur, ses œuvres, les œuvres de ceux qui l'ont influencé, leur ambiance culturelle et historique et toute autre variable qui a pu influer sur l'œuvre ultime.

Traduire, comme l'explique Sandra Smith, dans sa note de la traduction anglaise de Suite française, c'est faire « un acte de foi » qui permet de trouver le ton juste. C'est en quelque sorte emprunter la plume de l'auteur et se laisser guider par sa main dans une grande aventure intellectuelle. Mais tout cela, me dira‑t‑on, s'applique bien à la traduction littéraire, mais en traduction commerciale, où trouvera‑t‑on le temps? À mon avis, ce n'est pas tant une question de temps que de feu sacré, d'amour du métier, quoi! « Vingt fois, sur le métier, remettez votre ouvrage », disait Boileau. Et pour alimenter ce feu sacré, il faut constamment garder à l'esprit cette question primordiale : « Pour qui traduisons‑nous? ».

Dans Les mots de ma vie, Bernard Pivot cite une lettre de Jack London à la bibliothécaire qui l'a encouragé à lire pendant son enfance, Ina Coolbrith, et dans laquelle il lui dit : « Aucune femme n'a eu sur moi une aussi grande influence! ».

À ce que je sache, peu de traducteurs ont reçu une pareille lettre, aussi méritoires que fussent leurs traductions! Pourtant, ce sont des traducteurs qui ont permis la transmission de la science, de la philosophie et des cultures anciennes au fil des âges, ou qui encore aujourd'hui facilitent l'exercice de l'administration, de la justice et même de la diplomatie dans le monde.

Mais obnubilés par le désir de maîtriser des techniques linguistiques et des logiciels de traduction assistée par ordinateur, nous oublions parfois cette question d'une importance primordiale : « Pour qui traduisons‑nous? ».

Dans un pays comme le nôtre, caractérisé par une riche mosaïque culturelle, notre profession joue un rôle de premier plan. Lorsque nous traduisons, nous contribuons à cimenter cette mosaïque culturelle et nous sommes à l'avant‑garde de la lutte pour la préservation de l'identité culturelle de nos compatriotes. Nous contribuons également à une meilleure compréhension entre les différentes communautés et à une plus grande harmonie des rapports humains. Nous jouons un rôle tout à fait primordial comme défenseurs de l'unité et de l'indépendance du Canada et comme propagateurs de sa mission humanitaire dans le monde.

Nous traduisons pour des êtres humains, en chair et en os, dotés d'une histoire, d'une philosophie de la vie et d'une culture. Et pour bien traduire, il faut pouvoir transmettre ces réalités socioculturelles d'une communauté à l'autre.

Il faut donc s'en imbiber par la lecture des grandes œuvres, tant dans la culture de départ que dans celle d'arrivée. Il faut que, comme les grands traducteurs de la Renaissance, nous devenions nous‑mêmes porteurs de l'humanisme.