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La langue crie démystifiée pour les réviseurs français et anglais : le genre des mots

Arden Ogg
Association canadienne des réviseurs et Cree Literacy Network
[réseau d'alphabétisation cri]
(L'Association canadienne des réviseurs a commencé à utiliser le nom Réviseurs Canada le 1er juillet 2015.)

Dorothy Thunder
Université de l'Alberta et Cree Literacy Network

2013-10-28

La plupart des personnes ayant l'anglais comme langue maternelle ne sont simplement pas conscientes du genre en grammaire, du moins jusqu'à leur premier cours de français (ou d'une autre langue). À ce moment‑là, ils découvrent que tous les noms français sont précédés d'un déterminant masculin ou féminin (le ou la). En langue crie, comme en français, les mots ont un genre grammatical, mais celui‑ci suit un axe différent1. Alors qu'en français, on classe les noms selon qu'ils sont masculins et féminins, dans la vision crie du monde, les noms se répartissent en deux catégories : les choses vivantes (animées) et les choses non vivantes (inanimées). Comme la langue crie n'a pas d'articles définis, on utilise à la place des suffixes pluriels, soit ‑ak (animé) et ‑a (inanimé), pour faire la différence.

Le genre grammatical est facile à maîtriser quand les noms correspondent à des catégories naturelles et réelles. C'est le cas pour de nombreux noms en français et en cri :

Français Anglais
la fille girl (féminin)
le garçon boy (masculin)
la grand‑mère grandmother (féminin)
le grand‑père grandfather (masculin)

Cri Français
iyiniw personne (animé singulier)
askiy terre (inanimé singulier)
iyiniwak gens (animé pluriel)
askiya terres (inanimé pluriel)
pisiskiw animal (animé singulier)
oskihtêpak plante (inanimé singulier)
pisiskiwak animaux (animé pluriel)
oskihtêpakwa plantes (inanimé pluriel)

Le genre grammatical d'objets tels que le citron et la framboise n'est pas évident. Ni l'un ni l'autre n'est en soi masculin ni féminin. Une difficulté comparable se présente en cri, où ayôskan (framboise) est animé, tandis que mitêhimin (fraise) est inanimé. Dans la nature, la framboise n'est pas plus animée que la fraise. En français, en cri et dans toutes les autres langues qui utilisent un genre grammatical, on rencontre des centaines d'exemples où le genre est déterminé de façon arbitraire.

Naturellement, le cri fait la distinction biologique entre les êtres féminins et les êtres masculins aussi bien que l'anglais (le genre grammatical étant par ailleurs totalement absent de la langue anglaise). Cependant, en langue crie, comme en français, le genre grammatical se soucie peu de la biologie.

L'accord est la pierre angulaire du genre grammatical. Il se produit quand un mot change de forme une fois en relation avec d'autres mots. En anglais, on écrira one eats food, peu importe de quelle nourriture il s'agit. En français, on utilisera le verbe manger avec un complément tant masculin que féminin. Dans la langue crie, par contre, le genre s'étend aux verbes. Le genre du nom complément détermine le verbe à employer.

Poursuivons avec l'exemple du verbe manger utilisé avec des aliments de différents genres. En langue crie, on emploie le verbe ‑môw‑ avec les noms animés et le verbe ‑mîc‑ avec des noms inanimés. (Laissons de côté pour l'instant le fait que l'accord du verbe doit aussi tenir compte du nombre et de la personne.) Pour savoir quel verbe utiliser, il faut connaître le genre de l'aliment mangé :

Cri Français
nimîcin mitêhimin. Je mange une fraise (inanimé).
nimôwâw ayôskan. Je mange une framboise (animé).
nimîcin mîcimâpoy. Je mange de la soupe (inanimé).
nimôwâw pahkwêsikan. Je mange du pain (animé).

L'accord en genre est si fondamental en langue crie que presque tous les verbes ont deux formes parallèles, qu'on utilisera selon que l'objet est animé ou inanimé. Même les mots considérés comme des adjectifs en anglais ou en français se présentent, dans la langue crie, comme des paires de verbes, le tout lié par les règles inhérentes au genre grammatical.

Les réviseurs qui rencontrent des mots cris dans des textes en anglais ou en français doivent donc être conscients du vaste effet du genre grammatical sur la phrase puisque, en plus d'influer sur le nom, le genre détermine même le verbe à employer.

Retour à la note1Ces observations grammaticales s'appliquent à tous les dialectes cris. Par contre, les mots et les phrases utilisés dans les exemples sont en dialecte en y (cri des plaines) seulement, dialecte que maîtrise l'une des auteures du présent article, Dorothy Thunder, et qui est surtout parlé dans le Sud de la Saskatchewan et de l'Alberta.