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Vous parlez chiac? Crazy!

Par David Dufour, coordonnateur des communications
Centre de recherche en technologies langagières

2013-09-23

« J'suis right tanné », « c'est boring à soir », « j'aimerais still, qu'on pourrait tous seriously… » sont toutes des expressions que vous pourriez entendre si vous vous promeniez dans le sud‑est du Nouveau‑Brunswick. Si vous prêtez attentivement l'oreille à ce qui se dit sur les ondes des radios francophones, vous remarquerez que certains artistes s'expriment ainsi. Lisa LeBlanc, Marie‑Jo Thério et les Hay Babies en sont de bons exemples. En effet, le chiac refait surface dans nos espaces populaires pour laisser peu à peu tomber le tabou qu'on lui prêtait il y a 30 ans. Ayant moi‑même une grand‑mère originaire du Nouveau‑Brunswick, j'ai décidé de faire un peu de recherche sur le chiac afin de comprendre davantage ce phénomène linguistique issu des Maritimes. Le sujet peut parfois nous amener sur des pentes glissantes, mais pour demeurer le plus objectif possible, je me suis penché sur quelques écrits scientifiques et j'ai fait appel à Matthieu LeBlanc, professeur à l'Université de Moncton, afin de mieux comprendre ce phénomène linguistique.

Qu'est-ce que le chiac?

Les interprétations peuvent bien évidemment différer en fonction de la perspective dans laquelle on s'inscrit, mais selon une définition proposée par Marie‑Ève Perrot, qui a consacré toute sa thèse de doctorat au chiac, celui‑ci serait : « […] l'intégration et la transformation, dans une matrice française, de formes lexicales, syntaxiques, morphologiques et phoniques de l'anglais […] ». Ainsi, on intègre l'anglais (ses mots, ses formes, etc.) dans une structure française. On pourrait rétorquer que le français des Franco‑Ontariens ou des Franco‑Manitobains est construit de la même façon, mais le chiac possède ses propres règles qui lui donnent un caractère unique et qui le rendent encore plus difficile à imiter. En plus d'avoir un accent et un son particuliers, le chiac comporte des règles lexicales strictes et des codes qui lui sont propres. Ainsi, l'anglais prédominant dans le discours se doit d'être placé aux bons endroits, sinon vous pourriez passer pour un charlatan ou un wannabee chiac, comprenez? En ce qui a trait à l'origine du terme « chiac », il pourrait s'agir d'une déformation de Shediac, ville du sud‑est du Nouveau‑Brunswick, mais il s'agit ici de spéculations, et cela peut difficilement être prouvé aujourd'hui. Chose certaine, le chiac est né dans la demeure des Acadiens minoritaires du Nouveau‑Brunswick.

Affirmation identitaire ou assimilation

De plus, la présence du chiac suscite un débat linguistique très polarisé. D'un côté, certaines critiques prétendent que le chiac mène à l'assimilation, à la dégradation, voire à la créolisation du français. De l'autre côté, on voit le chiac tout simplement comme une autre variante du français qui est une affirmation identitaire en soi, et qu'il n'est pas nécessaire de cacher puisqu'il existe depuis longtemps. En ce sens, le chiac possèderait un caractère unique qui permet à ses locuteurs, premièrement, de résister à la domination anglaise par son fait français et, deuxièmement, de résister au français « standard » qui impose trop souvent ses mœurs linguistiques à un peuple qui désire maintenir son authenticité.

Depuis 1969, le Nouveau‑Brunswick est une province officiellement bilingue, la seule au Canada actuellement. S'il faut se réjouir de cet acquis, plusieurs Acadiens demeurent tout de même très vigilants en ce qui a trait au statut du français dans leur province. À cet effet, le professeur Matthieu LeBlanc ajoute : « On ne doit pas s'asseoir sur ses lauriers, les batailles linguistiques reviennent souvent, car la lutte n'est pas gagnée à jamais. ». Pire encore, certains jeunes Acadiens dépeignent à quelques occasions l'avenir du français au Nouveau‑Brunswick de manière pessimiste. L'étude effectuée par Marie‑Ève Perrot et publiée dans Francophonies d'Amérique démontre quelques‑uns de ces soucis : « […] on va être assimilés si que ça continue/comme/tu vas au centre d'achats pis tu commences en anglais pis c'est ça que tu devrais faire/tu devrais demander en français 1. » La fragilité linguistique du français acadien, causée par son éloignement du Québec et sa proximité avec les États‑Unis, demande de l'ingéniosité de la part des élites, qui doivent trouver de nouvelles idées pour maintenir la langue bien vivante. Ainsi, dans les écoles, on impose le français aux élèves dans l'espoir de voir ceux‑ci l'adopter plus couramment au quotidien. Malheureusement, la mesure provoque parfois l'effet contraire : « […] here you go/on va still parler en français/l'école nous laisse pas écouter de musique anglaise/ça met freedom of rights/freedom of speech dans la bill of rights / […] ça devrait être la freedom de la langue tu veux parler dedans/on est pas à la jail icitte. » Néanmoins, le professeur Matthieu LeBlanc insiste sur le fait que le taux d'assimilation des francophones est beaucoup moins élevé au Nouveau‑Brunswick que dans les bastions francophones de l'Ontario ou de l'Ouest canadien.

L'émergence d'artistes acadiens, tout comme l'enthousiasme que suscite annuellement la fête de l'Acadie, démontrent que la fierté est bel et bien réelle, et que plusieurs se battent au quotidien afin d'exiger l'égalité linguistique dans la belle province des Maritimes. Tous les jours, les Acadiens font preuve d'ingéniosité afin de trouver des moyens pour maintenir leur culture en vie, en bâtissant des institutions solides qui sauront survivre aux conjonctures économiques et politiques du temps. Comme illustration de cette force de caractère, je vous conseille de visionner le documentaire On a tué l'Enfant‑Jésus (www) Avis d'hyperliens français sur le combat mené par la francophonie acadienne afin de maintenir en place l'hôpital de Caraquet, un pilier pour la population. Car s'il y a un danger pour une minorité, c'est bien de perdre ses institutions qui sont, somme toute, des repères essentiels dans un monde qui ne cesse de changer.

Retour à la remarque 11 PERROT, Marie‑Ève, « Statut et fonction symbolique du chiac : analyse de discours épilinguistiques », Francophonies d'Amérique, no 22, 2006, p. 143.