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L'histoire des systèmes d'écriture de l'inuktitut

Jeela Palluq-Cloutier
Inuit Uqausinginnik Taiguusiliuqtiit (Office de la langue inuitAller à la note 1)
Gouvernement du Nunavut

2012-05-28

La langue écrite étant un phénomène très récent au Nunavut, il est relativement facile de retracer l'histoire de l'inuktitut écrit, ainsi que les changements qui se sont produits au fil du temps. Toutefois, cette histoire n'est pas la même pour nos amis inuit de l'Alaska et du Groenland, car ces régions ont été colonisées à des époques différentes. C'est aussi le cas des communautés inuit du Canada, de Qitirmiut au Labrador.

Dans un article rédigé en 1983 pour le magazine Inuktitut, Kenn Harper présente une perspective historique de l'écriture en inuktitut. Il écrit qu'autrefois, les Inuit du Nord canadien ne possédaient aucun système d'écriture traditionnel, à l'exception des Inuit de l'Alaska qui ont tenté d'élaborer leur propre système d'écriture en signes peints au début des années 1900 (Harper, 1983). Aucune autre tentative en ce sens n'a été faite avant l'arrivée des missionnaires dans différentes régions. Ceux‑ci amenaient avec eux différents systèmes et diverses règles d'écriture. Toutefois, dès les années 1700, les missionnaires moraves et luthériens introduisirent l'écriture dans les communautés inuit du Groenland. En 1751, Paul Egede (le fils de Hans Egede, premier missionnaire arrivé au Groenland) publia un dictionnaire du groenlandais. Il fut probablement la première personne à avoir consigné des observations de première main sur les Inuit de ce territoire (C. C. Olsen, communication personnelle, janvier 2012). Vers la fin des années 1700, un certain nombre de missionnaires vinrent s'établir au Labrador où ils instaurèrent un système d'écriture similaire à celui employé au Groenland (Harper, 1983).

Plus tard, dans les années 1800, deux systèmes d'écriture différents ont été introduits dans les communautés inuit du Nunavut : un système basé sur l'alphabet romain (qui utilise les mêmes lettres que le français) dans l'Arctique de l'Ouest et un système basé sur l'écriture syllabique dans l'Arctique de l'Est. John Horden et E. A. Watkins, deux missionnaires venus d'Angleterre, adaptèrent les caractères syllabiques cris à la langue inuit. Puis, le révérend James Evans (un missionnaire britannique) tenta de transcrire avec exactitude les sons de la langue ojibwé au moyen de l'alphabet romain, mais en vain. Il décida alors d'emprunter certains éléments à l'écriture sténographique (méthode Pitman). C'est de ce système adapté que sont issus la plupart des systèmes d'écriture syllabique employés aujourd'hui pour les langues autochtones du Canada. Toutefois, c'est à Edmund Peck, un autre missionnaire britannique, que revient le mérite d'avoir introduit l'écriture syllabique chez les Inuit. C'est du moins la thèse la plus répandue, probablement parce qu'il a traduit des sections de la Bible en inuktitut et qu'il a habité de nombreuses années au Nunavik et sur l'île de Blacklead, dans la baie Cumberland (Harper, 1983).

La plupart des missionnaires étrangers qui ont instauré des systèmes d'écriture chez les Inuit n'étaient pas des linguistes de formation. Par conséquent, ces systèmes ne représentaient pas adéquatement les sons de la langue inuit et avaient grandement besoin d'améliorations. Dans les années 1970, on a donc mis en œuvre une réforme orthographique dans les régions inuit du Canada, de l'Alaska et du Groenland.

En effet, en 1976, l'Inuit Cultural Institute (ICI) a élaboré un système d'écriture normalisé formé de deux codes, celui de l'écriture syllabique et celui de l'alphabet romain. Comme ces deux codes sont en parfaite correspondance, il est facile de convertir du texte de l'un à l'autre. Ce système double contient de nouveaux symboles pour transcrire les sons qui n'étaient pas représentés dans les anciens systèmes d'écriture. La réforme a également permis d'introduire des « finales » et des signes diacritiques, de sorte que chaque lettre représente un son de la langue inuit. De nos jours, le système d'écriture normalisé de l'ICI a été adopté pour la majorité des dialectes du Nunavut, à l'exception de ceux parlés dans la région de Qitirmiut. Toutefois, le système n'est utilisé qu'en partie au Nunavik et pas du tout dans les régions de Nunatsiavut et de Nunakput. Le système normalisé de l'ICI est largement employé de nos jours par les professeurs et les traducteurs du Nunavut – bien que certains Nunavummiut souhaiteraient y voir apporter d'autres modifications (Bell, 2011, les 14 et 15 février). En fait, ce double système est enseigné aux élèves de la plupart des communautés du Nunavut depuis la fin des années 1970. Il est aussi largement utilisé dans les publications gouvernementales, les manuels scolaires et les livres pour enfants et pour adultes.

En 1976, la Commission de la langue Inuit recommandait que ce double système d'écriture fasse l'objet d'un examen après une période d'utilisation de cinq à dix ans, afin d'en évaluer l'efficacité et d'y apporter des modifications au besoin (Harper, 2011). Cet examen n'a toutefois jamais été mené. Aujourd'hui, il existe peu d'information ou de données sur l'utilisation de l'un ou l'autre de ces systèmes au Nunavut. Sans données objectives sur lesquelles s'appuyer, certains estiment que l'écriture syllabique ralentit la progression des Inuit. Toutefois, ces allégations déclenchent habituellement un tollé de même que des réactions de soutien en faveur de sa conservation (Harper, 2011). Quels que soient les arguments invoqués, les modifications proposées soulèvent habituellement des débats enflammés chez les Inuit.

Dans le cadre de sa thèse de doctorat, Aurélie Hot (2010) a effectué une recherche sur la pratique du syllabique à Iqaluit (la capitale du Nunavut) et Igloolik (une plus petite communauté). Elle a constaté que, à part les aînés et des professionnels de la langue tels que les enseignants et les traducteurs, peu d'Inuit connaissaient suffisamment l'écriture syllabique pour l'utiliser au quotidien. Parmi les Inuit bilingues qu'elle a interrogés, nombreux sont ceux qui lui ont dit préférer lire et écrire en anglais plutôt qu'en inuktitut. Parmi les raisons invoquées, on trouve la prédominance de l'anglais au travail et la difficulté qu'ils éprouvent à lire et à écrire le syllabique. Ce manque de compétence en syllabique constitue un important obstacle à l'adoption de l'inuktitut en tant que langue de travail.

Hot (2010) souligne aussi qu'en raison de l'importance que prennent les médias sociaux, les jeunes Inuit, en particulier, écrivent en anglais ou, s'ils écrivent en inuktitut, ils le font en utilisant l'alphabet romain. Elle conclut que, même si la visibilité du syllabique s'est accrue depuis la création du Nunavut, cela n'a pas pour autant permis d'en faire une langue fonctionnelle ou utilisée au quotidien. En fait, pour bon nombre d'Inuit, la capacité à lire et à écrire l'inuktitut constitue toujours une compétence secondaire. Afin de remédier à ce problème, Hot recommande d'accroître les occasions d'apprentissage pour les adultes, de produire plus de textes en inuktitut et de soutenir sans réserve la mise en œuvre de programmes d'enseignement bilingue dans les classes supérieures. Elle avance aussi que les Nunavummiut – particulièrement les jeunes – pourraient trouver avantage à débattre de la pertinence de légitimer l'écriture en alphabet romain (2009, Implementing Language Policy)Aller à la note 2 .

Un peu plus de trente ans se sont écoulés depuis que notre système d'écriture a changé. Le temps est maintenant venu d'aller plus loin et de mener des recherches afin d'établir de quelle façon une langue écrite normalisée (comportant des règles de grammaire et d'orthographe issues d'un dialecte ou d'un ensemble de dialectes) peut être introduite au Nunavut dans des secteurs comme l'éducation, le gouvernement et les affaires.

Notes

  • Retour à la note1 Par respect pour la population du territoire, le terme inuit n'est pas accordé en genre et en nombre dans les communications en français émanant du gouvernement du Nunavut.
  • Retour à la note2 Grenoble et Whaley avancent aussi que le fait d'adapter un système orthographique utilisé pour la « langue dominante » peut aider à faire progresser plus rapidement la littératie chez les locuteurs de la « langue locale ». Cela peut donc avoir pour effet d'attirer de nouveaux locuteurs et, par conséquent, d'augmenter leur nombre : « Les locuteurs des langues en voie de disparition maîtrisent souvent très bien ou partiellement la langue dominante. Pour cette raison, adapter l'orthographe de la langue dominante peut contribuer à favoriser l'apprentissage de la lecture et de l'écriture de la langue locale. En outre, étant donné que la notion même de la littératie est souvent associée à la langue dominante, il serait logique, du point de vue de la communauté, d'utiliser des systèmes orthographiques similaires dans la mesure du possible. » (Grenoble et Whaley, 2006, p. 145).

Sources

  • Bell, Jim (14 février 2011). « Teacher devises special syllabics for Nattilingmiutut: Amidst talk of standardization, regional writing system emerges », Nunatsiaq News, section « News ».
  • Bell, Jim (15 février 2011). « One Inuit language, many Inuit dialects », Nunatsiaq News, section « Features ».
  • Grenoble, L. A., et Whaley, L. J. (2006). Saving languages: An introduction to language revitalization. Cambridge, Angleterre, Cambridge University Press.
  • Harper, Kenn (1983). « Writing in Inuktitut: an Historical Perspective », Inuktitut Magazine, no 53, p. 3-35.
  • Harper, Kenn (2 février 2011). « Taissumani: Language standardization », Nunatsiaq News, section « Features ».
  • Hot, Aurélie (février 2009). Implementing Language Policy in Nunavut. Affiche présentée dans le cadre du 3e Forum de la recherche de DIALOG, Montréal, Québec.
  • Hot, Aurélie (2009). « Language rights and language choices: The potential of Inuktitut literacy », Journal of Canadian Studies / Revue d'études canadiennes, vol. 43, no 2, p. 181-197.
  • Hot, Aurélie (2010). Écrire et lire la langue inuit : Choix linguistiques contemporains à Iqaluit et Igloolik, Nunavut, thèse de doctorat non publiée, Université Laval, Québec.